Décharge Crédit photo : Tom Fisk. pexels. Légende décharge remplie d'innovations en tous genres...

Joel Mokyr et la croissance : ce que son modèle met sous le tapis


Dès les premières minutes où j’ai écouté Joel Mokyr, sur France Culture, parler de croissance, d’innovation, d’énergies renouvelables et d’intelligence artificielle, j’ai vu les tas de déchets s’amonceler au fil de ses paroles et me suis dit : ce gars est sponsorisé par le CAC 40 ! 🙂

Dans la droite ligne de Simone Weil — qui nous invite à mettre à distance nos réactions primaires — je me suis ressaisie et j’ai entrepris de comprendre ce que cette pensée examine et ce qu’elle semble mettre de côté, certainement pour des raisons de cohérence de la démonstration. Ce qu’on appelle les angles morts.


Ce que Mokyr défend : une longue histoire du progrès

Joel Mokyr est historien de l’économie, professeur d’université aux États-Unis. En octobre 2025, il reçoit le prix Nobel avec Philippe Aghion et Peter Howitt. Le jury récompense leurs travaux sur le rôle de l’innovation dans la croissance économique de long terme. Ce n’est pas le discours d’un économiste outsider qui donne dans la disruption : c’est le paradigme dominant consacré au plus haut niveau ; celui qui pose la croissance économique comme horizon indépassable et l’innovation comme réponse universelle à tous les problèmes, du chômage au climat en passant par les déchets qui s’amoncellent un peu partout.

Tout commence selon lui vers 1450, avec deux ruptures fondatrices : l’imprimerie, qui permet une diffusion massive des savoirs, et les grandes explorations européennes — Colomb vers l’Amérique, les routes maritimes vers l’Asie — qui élargissent radicalement l’horizon du monde connu. Ces deux événements remettent en cause les certitudes héritées de l’Antiquité. On réalise qu’on en sait plus qu’Aristote ou Ptolémée. Les conditions d’une idée nouvelle commencent à se mettre en place : celle que le monde peut s’améliorer.

Les Lumières achèvent cette transformation intellectuelle : à partir de 1700, l’amélioration continue des conditions humaines devient, dit-il, « la croyance fondamentale de l’Europe ». La Révolution industrielle en est la première manifestation économique concrète — selon Mokyr, les gens mangent mieux, vivent plus longtemps, se déplacent plus loin. Il balaie toute nostalgie : avant la Révolution industrielle, la misère était la norme, pas l’exception.

Sur le présent, il applique la même logique. L’intelligence artificielle ? Une révolution comparable à la machine à vapeur. Le chômage de masse ? Les emplois détruits ont toujours été compensés par de nouvelles activités, et le vrai problème à venir sera le manque de travailleurs, lié au vieillissement démographique. Le dérèglement climatique ? Soluble par l’innovation technologique, notamment les énergies renouvelables, dont la Chine offre selon lui la preuve de concept la plus convaincante.

Son récit est cohérent, documenté, porté par quarante ans de recherche académique. C’est précisément ce qui rend ses angles morts intéressants à examiner par ses contradicteurs.


Ce que son modèle laisse dans l’ombre

Précisons d’emblée : Mokyr n’est pas aveugle aux effets secondaires du progrès. Dans une tribune publiée dans Le Monde en 2023, il les nomme lui-même — l’amiante, le plomb tétraéthyle — et reconnaît que les conséquences imprévues de l’innovation peuvent « mettre en danger les réalisations » du progrès.

Mais sa réponse reste invariablement la même : il faut plus d’innovation ; simplement, elle doit être mieux régulée. Ce qu’il ne remet jamais en cause, c’est l’objectif lui-même : croître. C’est là que se trouvent ses angles morts.

Mokyr comptabilise les gains — productivité, longévité, confort. Mais dans sa colonne dépenses, les coûts que le marché n’enregistre pas n’apparaissent pas. Ce que les économistes mainstream appellent les externalités négatives, et que beaucoup de gens appellent plus simplement les dégâts. Un exemple concret : une marée noire ou une prolifération d’algues vertes augmente le PIB, via les dépenses de nettoyage. Le système comptabilise l’activité, le chiffre d’affaire généré, pas la destruction.

Les déchets de l’innovation verte

Prenons son exemple le plus récent : les énergies renouvelables. Un panneau solaire nécessite du silicium, de l’argent, du cuivre, de l’aluminium. Tout cela s’extrait. Les pales d’éoliennes, fabriquées en fibre de verre et résine époxy, ne se recyclent pas à grande échelle aujourd’hui : elles finissent enfouies. On a tous vu ces images avec stupeur. Le lithium des batteries provoque des déserts hydriques dans le nord du Chili et en Argentine, où des communautés locales perdent l’accès à l’eau. En Chine, des milliers d’hectares de paysages sont recouverts de panneaux photovoltaïques. La transition énergétique ne fait pas disparaître la pollution ; elle la déplace, et la rend moins visible depuis Paris ou Bruxelles.

C’est ce que soutient l’économiste Jason Hickel dans Less is More : aucune économie n’aurait jamais réussi à découpler croissance et consommation de ressources à l’échelle requise. Découpler, c’est l’idée qu’on pourrait produire plus en consommant moins de matières premières et d’énergie. Un horizon que Hickel juge illusoire à grande échelle. Le découplage absolu reste empiriquement contesté, mais l’argument mérite d’être pris au sérieux. La croissance verte, selon lui, est davantage un mythe comptable qu’un horizon réel.

Un exemple simple résume ce débat : la voiture électrique remplace la voiture thermique. Progrès, dit Mokyr. Pour ses contradicteurs, on remplace du pétrole par du lithium, mais l’extraction totale ne diminue pas forcément. Le problème se déplace, il ne disparaît pas.


Ce que la fabrication concrète de l’IA dissimule

Quand Mokyr parle de manque de travailleurs, il parle des économies du Nord. Mais la fabrication concrète de l’IA commence ailleurs : cobalt extrait en République démocratique du Congo, assemblage de composants électroniques en Chine, câblage et sous-traitance industrielle au Bangladesh. Ce travail existe — il n’apparaît donc pas dans les statistiques du chômage. Mais il est dégradé et invisible, externalisé là où personne ne regarde. La Chine que Mokyr cite comme modèle d’innovation renouvelable est aussi celle dont les conditions de travail dans les usines de panneaux solaires sont régulièrement documentées par les organisations de défense des droits humains.


La qualité du travail réduite à sa quantité

Sur l’IA et l’emploi, Mokyr raisonne en volume : des emplois seront créés, donc pas de catastrophe. Mais la question n’est pas « y aura-t-il des emplois ? » — c’est « dans quelles conditions ? » Les annotateurs de données au Kenya ou aux Philippines étiquettent des heures durant des images violentes pour entraîner les modèles. Pour quelques dollars par jour, les modérateurs de contenu sous-traités sont exposés à des matériaux traumatisants, sans protection psychologique. Les livreurs travaillent au rythme imposé par un algorithme — itinéraire, cadence, pauses : aucune marge de manœuvre. Et dans les mines de métaux rares — cobalt, lithium, coltan — des travailleurs se ruinent la santé pour extraire ce qui rend nos technologies possibles.

C’est justement ce que pointe Daron Acemoglu — lui aussi prix Nobel, en 2024 — dans ses travaux récents sur l’IA : elle détruit davantage d’emplois de qualité qu’elle n’en crée, et l’optimisme sur la substitution est empiriquement fragile. Nous avons donc, deux Nobel et deux lectures opposées des mêmes données.


Le prix Nobel consacre une vision du monde

Le problème n’est pas Mokyr en particulier. C’est que son cadre — celui qui pose la croissance comme horizon indépassable et l’innovation comme seule réponse possible — est ce que le jury Nobel 2025 a choisi de récompenser. Ce n’est pas l’angle mort d’un homme : c’est l’angle mort d’un paradigme entier. Celui qui mesure le progrès en PIB. Et laisse dans l’ombre, loin de nos regards, les déchets, les paysages sacrifiés, les corps épuisés et souvent malades de ceux qui extraient, assemblent et livrent pour satisfaire le système consumériste.


Crédit photo : Tom Fisk. Pexels.