technicien intervenant sur un réseaux électrique. Crédit photo : Sabian Mahmud. Pexels.

Technologies complexes : quand le progrès nous dessaisit

Mise à jour le : 27 avril 26


Beaucoup d’entre nous ont vu arriver le téléphone à domicile, la télévision, le traitement de texte informatique  — qui fut, il faut le dire, avec les paragraphes que l’on pouvait déplacer, transformer, supprimer — une vraie révolution pour qui écrivait à cette époque. Puis, arriva internet. Et maintenant les intelligences artificielles, ces bibliothèques que nous questionnons et qui nous répondent sans jamais être condescendantes …

Chaque fois, la promesse était la même : on allait gagner du temps, on allait être libres pour faire d’autres choses. Et les premières vagues des années 70-80 ont, globalement, tenu parole. Mais quelque chose s’est brouillé en chemin. Avec les plateformes numériques, la promesse de liberté s’est faite de plus en plus mince — et la dépendance, de plus en plus prégnante et pesante. C’est cette évolution progressive qui m’a incitée à regarder de plus près ce que font réellement les technologies complexes dans nos sociétés.


Qu’est-ce qu’une technologie complexe ?

Quand on parle de technologies complexes, on ne parle pas seulement d’objets compliqués — nos téléphones mobiles, le robot aspirateur connecté qui se promène dans certains de nos intérieurs, le frigo qui nous propose des plats avec les aliments qu’il a détectés…

On parle de systèmes entiers : Internet, les réseaux électriques, la logistique mondiale, les systèmes bancaires, les plateformes numériques. Ce sont des ensembles où tout est imbriqué, où personne ne maîtrise la totalité du système, et où le fonctionnement repose sur une coordination permanente entre des milliers d’acteurs : ingénieurs, techniciens, sous-traitants, opérateurs, régulateurs — répartis aux quatre coins du monde, et dont aucun ne voit l’ensemble.


Une vie quotidienne sous emprise technique

Depuis un siècle environ, nous faisons de moins en moins de choses directement. Remplir de charbon la cuisinière, réparer soi-même sa voiture — avant qu’elle ne soit truffée d’électronique —, cultiver un potager, élever quelques poules comme complément alimentaire réel : autant de gestes qui relevaient encore de l’autonomie ordinaire et qui ont progressivement disparu de notre quotidien. Nous utilisons l’eau courante, nous communiquons, nous payons, nous nous informons à travers des systèmes techniques omniprésents, mais incompréhensibles pour la plupart d’entre nous dans leur fonctionnement.

Ce changement ne s’est pas fait d’un coup. Il a opéré progressivement, jusqu’à devenir une évidence. À vrai dire, nous n’avions pas vraiment le choix.

Bernard Stiegler appelait cela la « prolétarisation cognitive » : à force de déléguer aux systèmes techniques nos capacités de mémoriser, de nous orienter, de choisir, nous perdons progressivement la capacité de fonctionner sans eux. Ce que l’ouvrier du XIXe siècle a perdu avec ses savoir-faire manuels, c’est aujourd’hui notre autonomie cognitive que nous cédons — souvent sans nous en rendre compte.

Il suffit d’une coupure d’électricité et internet est en arrêt cardiaque, les interrupteurs ne réagissent plus. On cherche une lampe LED dont on a oublié où elle est rangée, et on finit par circuler chez soi à la lumière d’une bougie fichée dans le bougeoir XIXe hérité de mamie. En quelques minutes, deux cents ans d’infrastructure se sont évaporés.

Mais la panne individuelle n’est qu’un avant-goût : une coupure de réseau électrique régionale paralyse les hôpitaux, les transports, l’eau potable, les communications. C’est là que le dessaisissement collectif devient visible … et vertigineux. C’est à ce moment-là, seulement, qu’on mesure à quel point des gestes très simples de la vie quotidienne dépendent de systèmes dont on ne perçoit jamais toute l’ampleur.


Une économie qui se concentre et nous échappe

Sur le plan économique, ces technologies ont transformé la manière dont les choses sont produites et distribuées. Prenons l’exemple le plus banal : l’ordinateur sur lequel vous lisez peut-être ces lignes. Conçu dans un pays, ses composants fabriqués dans une dizaine d’autres, assemblé ailleurs, livré partout — et non réparable par celui qui l’utilise. Peu d’acteurs peuvent construire, contrôler ou réparer un tel objet.

Ce modèle a engendré une concentration du pouvoir économique et des infrastructures sans précédent. Les Américains appelaient autrefois cela des trusts et ont un temps lutté contre eux — avant d’en produire de nouveaux, à une échelle autrement plus vaste. Quelques grandes entreprises multinationales pilotent des systèmes dont des milliers d’acteurs dépendent sans avoir de prise sur l’ensemble. Au bout de la chaîne, les dockers des méga-ports déchargent les cornes d’abondance que sont les porte-conteneurs — des milliers de produits dont ils ne connaissent ni l’origine exacte ni la destination finale. Chacun s’occupe de son maillon.

Quand un de ces systèmes vacille — une rupture de chaîne logistique, une pénurie de composants — c’est toute une économie qui se retrouve à genoux. On l’a vu avec les semi-conducteurs pendant le Covid : faute de puces électroniques produites en Asie, des usines automobiles européennes ont dû stopper leur production.


Quand la technique décide à la place du politique

Sur le plan politique, une partie importante des décisions qui organisent notre vie collective ne passe plus vraiment par le débat public. Elle passe par des systèmes techniques qu’on nous présente comme autant de progrès inévitables : la gestion de l’eau et de l’assainissement à laquelle nous n’avons d’autre choix que de faire confiance, les algorithmes qui décident de ce que nous voyons en premier sur nos réseaux — ou de ce qui disparaît dans les limbes du web —, les plateformes qui fixent leurs propres règles de modération, parfois difficiles à comprendre voire aberrantes, les compteurs Linky installés sans vrai débat public, les algorithmes de scoring de la CAF qui évaluent les allocataires sans que personne ne puisse vraiment les interroger, ou encore les infrastructures énergétiques dont les choix engagent des décennies.

Ces décisions demandent des compétences que la majorité des citoyens — et souvent aussi les élus — ne possèdent pas. On délègue donc aux experts, aux grandes entreprises, aux institutions spécialisées. Le contrôle par les citoyens existe en théorie, mais dans les faits, il reste très limité.

On peut prendre un exemple récent : le déploiement de la 5G. Il y a bien eu des débats, des prises de position, parfois des consultations. Mais pour la plupart d’entre nous, il est difficile de comprendre précisément les enjeux techniques, les choix d’infrastructure ou leurs conséquences à long terme. Les décisions se prennent, les réseaux s’installent, et nous nous adaptons. Nous avons été informés, parfois consultés, mais nous n’avons pas réellement eu prise sur un processus dont les effets complets restent à venir.

Hartmut Rosa parle d’accélération sociale : un rythme imposé par les systèmes techniques que personne n’a vraiment choisi et que personne ne peut vraiment arrêter. Les décisions techniques s’enchaînent plus vite que les sociétés ne peuvent les discuter — et c’est précisément dans cet écart que le pouvoir des citoyens s’évapore.

Mais le problème va plus loin. La politique ne subit pas passivement ce mouvement : elle l’accompagne. Orientée vers la croissance et le productivisme, elle soutient chaque nouvelle vague technologique sans toujours en interroger les effets — tant que le système fonctionne. C’est un choix. Celui de laisser des entreprises privées et des experts techniques décider de ce qui structure nos vies à notre place.


En somme, la promesse était la liberté, plus de facilité dans nos vies. Ce qui s’est installé est très ambigu : un confort réel dans certains domaines de notre vie — du moins, pour les occidentaux —, une dépendance croissante, et des pouvoirs de plus en plus difficiles à identifier, à nommer, à contester.

Pour aller plus loin, quatre pistes de lecture.

François Jarrige, dans Technocritiques (La Découverte, 2014), retrace deux siècles de résistances et de critiques de la technique industrielle — deux siècles de recul qui éclairent ce que nous vivons aujourd’hui.

Evgeny Morozov, dans Pour tout résoudre, cliquez ici (Fyp éditions, 2014), décortique le « solutionnisme technologique » : cette croyance que tout problème social appelle une réponse technique.

Bernard Stiegler, dans La Technique et le Temps (Galilée, 1994), développe le concept de prolétarisation cognitive — la perte progressive de nos capacités à penser et agir de manière autonome face aux systèmes techniques.

Hartmut Rosa, dans Accélération (La Découverte, 2013), analyse comment le rythme imposé par les systèmes techniques échappe à tout contrôle collectif — et ce que cela fait aux sociétés démocratiques..


Crédit photo : Sabian Mahmud. Pexels.