Police durant une manifestation à Paris

Peut-on encore enquêter, dénoncer et manifester librement en France ? Les nouvelles formes d’intimidation des citoyens


Un certain nombre de juristes, journalistes et ONG évoquent depuis quelques années un « glissement autoritaire” ou un “climat de peur civique” en France concernant la liberté de mener des enquêtes journalistiques, de manifester ou de dénoncer des infractions commises par les entreprises.

Comme de nombreux citoyens, j’ai constaté moi-même ces phénomènes. J’ai donc eu envie de les approfondir, car ils montrent comment l’espace d’expression démocratique se rétrécit petit à petit.

Et, suite a la mise en examen de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, en décembre 2025 pour « injure publique », j’en ai profité pour actualiser mon texte.


Les procédures-bâillons

Les procédures-bâillons ou en anglais, Strategic Lawsuits Against Public Participation (SLAPPs), sont des procédures judiciaires engagées (souvent par des entreprises, parfois par des élus ou institutions) contre des journalistes, ONG ou citoyens pour les intimider, les ruiner en frais de justice, ou les dissuader de s’exprimer.

En France :

  • Plusieurs cas récents (2023–2025) ont été dénoncés par Reporters sans frontières (RSF) et Greenpeace France : journalistes d’investigation poursuivis pour “diffamation” après avoir publié sur des pratiques d’entreprises ou de lobbys industriels.
  • Exemple : le média Disclose a fait l’objet de plaintes à répétition, notamment pour ses enquêtes sur les ventes d’armes françaises ou sur l’industrie agrochimique.
    La dernière en date : en décembre 2025, l’entreprise Thales attaque Disclose en diffamation pour avoir révélé en juin 2024 que la multinationale française livrait secrètement du matériel de guerre en Israël. 
  • L’Union européenne a d’ailleurs adopté en 2024 une directive anti-SLAPP (la “directive Daphne Caruana Galizia”), mais la France tarde à la transposer entièrement.

Ces procédures créent un effet de dissuasion — les journalistes s’autocensurent pour éviter d’être ruinés ou harcelés judiciairement.


Le “secret des affaires”

La loi sur le secret des affaires (2018) transpose une directive européenne censée protéger les entreprises contre l’espionnage industriel.
Problème : son champ d’application est flou, et il a parfois été invoqué contre des journalistes ou des lanceurs d’alerte.

Cas concrets :

  • Les journalistes de Disclose ont été convoqués par la DGSI en 2019 pour “atteinte au secret de la défense nationale” après leurs révélations sur des armes françaises utilisées au Yémen.
  • Des ONG craignent que le “secret des affaires” serve de prétexte pour museler la presse économique ou environnementale.

Il s’agit donc d’un outil juridique utilisé de manière dissuasive — une forme de “contrôle doux” typique d’un pouvoir technocratique autoritaire.


La peur de manifester et la répression physique

Depuis les Gilets jaunes (2018–2019), puis les mobilisations contre la réforme des retraites (2023), des milliers de blessés ont été recensés (yeux crevés, mains arrachées, fractures graves).
Des ONG comme Amnesty International, la Ligue des droits de l’Homme, ou l’ONU ont dénoncé un usage “disproportionné” de la force par les forces de l’ordre.

Effets :

  • Des citoyens hésitent désormais à manifester, de peur d’être blessés ou interpellés arbitrairement.
  • La violence légitime de l’État semble, pour certains observateurs, dépasser son rôle de maintien de l’ordre pour devenir un instrument d’intimidation sociale.

Cela ne fait pas de la France une tyrannie, mais crée une atmosphère de crainte et de résignation : un signe d’érosion de la liberté politique.


L’extension du chef d’accusation de “dénigrement”

Les entreprises utilisent de plus en plus souvent la notion de “dénigrement” (distincte de la diffamation) pour poursuivre critiques, ONG, ou simples internautes.

Exemples :

  • Des associations environnementales ont été assignées pour “dénigrement commercial” après avoir dénoncé des pratiques jugées nuisibles.
  • Des entreprises ont attaqué des chercheurs ou journalistes sur ce fondement pour leurs travaux.

Ce recours élargi à une notion floue vise souvent à dissuader la critique légitime. C’est une stratégie d’intimidation juridique, comparable à la logique des SLAPPs (procédures-bâillon).


Quand la parole syndicale devient une affaire judiciaire : le cas Sophie Binet

En décembre 2025, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a annoncé sa mise en examen pour « injure publique ». Elle avait comparé à la radio certains grands patrons à des « rats qui quittent le navire », en réaction aux menaces de délocalisation d’entreprises.

Des représentants du patronat ont porté plainte, estimant que ces propos portaient atteinte à leur réputation.
De son côté, Sophie Binet explique avoir utilisé une image forte pour dénoncer des choix économiques qu’elle juge injustes pour les salariés.

Ce que cela montre :

Cette affaire montre que des paroles dites dans le débat social peuvent désormais mener à une procédure judiciaire. Même sans condamnation, le simple fait d’être poursuivi constitue déjà une forme de pression. Cela peut pousser des responsables syndicaux, comme d’autres acteurs publics, à s’autocensurer par peur des suites judiciaires.


Certes, nous ne sommes pas encore tombés dans ce que l’on pourrait qualifier de régime tyrannique mais certains auteurs parlent d’un “autoritarisme néolibéral” : un régime où l’ordre public et les intérêts économiques priment sur les libertés collectives.


Wikipedia : Procédure-bâillon

Crédit photo Pexels : Alotrobo Alois Moubax