J’ai visualisé il y a peu, une courte vidéo de la chaîne YouTube L’esprit critique centrée sur la question du respect de l’État de droit au niveau national et international, suite à la capture du Président vénézuélien par les USA. Une internaute avait posté ce commentaire très pertinent : « À quand une vidéo sur la différence sécurité et sûreté et pourquoi les politiques aiment bien les confondre. 😉 »
Cette remarque m’a interpellée, car elle touche à une distinction essentielle que j’avais jusqu’à présent négligée.
Quand certains médias ou politiques nous parlent de protection des citoyens, ils emploient presque toujours le mot sécurité. C’est un mot rassurant, qui semble aller de soi. Nous avons tous envie de nous sentir en sécurité, chez nous, dans l’espace public, au travail, à l’école. Pourtant, derrière ce terme se cache parfois une autre logique : celle de la sûreté de l’État.
Si nous ne savons pas faire la différence entre ces deux logiques, nous ne comprenons plus vraiment ce qui est en jeu. Nos libertés fondamentales peuvent alors être grignotées petit à petit, sans que nous nous en apercevions vraiment.
Regardons cela ensemble.
La sécurité : gérer les risques ordinaires des personnes et des biens
La sécurité concerne la protection des personnes et des biens face aux risques courants. Cela inclut les accidents, les catastrophes, la délinquance classique, les incendies ou les négligences. Même quand un acte est volontaire, comme un vol, on reste dans la sécurité. On cherche à réduire un risque social ordinaire.
La sûreté de l’État : protéger les institutions et les règles qui organisent le pouvoir
La sûreté de l’État répond à une autre logique. Elle vise à protéger les institutions, l’ordre politique, la souveraineté et le fonctionnement global de la société. On parle de sûreté de l’État quand la menace est intentionnelle, organisée et ciblée, et qu’elle vise le système lui-même. C’est dans ce cadre que se situent certains dispositifs souvent présentés comme de simples mesures de sécurité.
La surveillance de masse et l’état d’urgence : deux cas concrets
Prenons d’abord la surveillance de masse des communications. Officiellement, elle est souvent justifiée par la sécurité des citoyens. En réalité, il s’agit d’un outil de sûreté de l’État, destiné à détecter des menaces politiques ou terroristes et à anticiper des actions contre l’ordre institutionnel. Le problème est que cette logique conduit à une collecte massive de données privées : qui nous appelons, où nous allons, ce que nous cherchons sur internet, nos conversations. Une collecte qui concerne les personnes suspectes et M. et Mme Toulemonde. On ne protège plus seulement contre un danger précis, on surveille largement au nom d’une menace potentielle.
Autre exemple, l’état d’urgence prolongé. Là encore, le discours parle de sécurité publique. Mais l’état d’urgence permet des perquisitions administratives, des restrictions de circulation ou des assignations sans passer par les procédures judiciaires habituelles, procédures qui sont là pour nous protéger, nous, simples citoyens. Ces mesures relèvent clairement de la sûreté de l’État, car elles contournent le droit commun pour répondre à des menaces jugées exceptionnelles.
Pourquoi cette distinction entre sécurité et sûreté est essentielle
Les conséquences ne sont pas les mêmes. La sécurité fonctionne dans un cadre visible, avec des règles stables : pour perquisitionner un domicile, il faut une autorisation judiciaire ; pour placer quelqu’un en garde à vue, des motifs légaux précis et l’information de ses droits ; pour condamner, un procès contradictoire où les preuves sont débattues publiquement.
Concrètement, qu’est-ce que ça change ? Imaginez : vous êtes soupçonné d’un cambriolage. La police doit obtenir l’autorisation d’un juge pour perquisitionner chez vous, vous avez droit à un avocat, et les preuves seront débattues publiquement au procès.
Maintenant imaginez qu’on vous soupçonne d’être « radicalisé ». Sous l’état d’urgence, le préfet peut vous assigner à résidence sans procès, perquisitionner sans mandat, et tout cela relève du secret administratif.
La sûreté de l’État, elle, repose souvent sur le secret, des pouvoirs élargis et des exceptions au droit ordinaire. Dès qu’on entre dans ce registre, on quitte le cadre protecteur du droit commun. Accepte-t-on que le gouvernement surveille nos communications internet et téléphoniques ? Qu’il assigne des gens à résidence sans juge ? Pour combien de temps ? Avec quel contrôle ?
Pourquoi les termes sont-ils confondus volontairement ?
Parler de sécurité est plus simple et plus rassurant. C’est un discours consensuel : qui pourrait être contre la protection des citoyens ? Cela permet de présenter des mesures comme des évidences techniques.
Parler de sûreté de l’État oblige à reconnaître un rapport de force, un pouvoir exceptionnel et, surtout, un choix politique. Ce choix, concrètement, c’est trancher des questions difficiles : Quel degré d’intrusion dans notre vie privée sommes-nous prêts à accepter ? Quels pouvoirs exceptionnels confions-nous au gouvernement, pour combien de temps, et avec quels contre-pouvoirs ? Ces questions engagent notre modèle de société, pas seulement notre protection individuelle.
En mélangeant les mots, on transforme ces choix politiques contestables en nécessités indiscutables. On évite le débat démocratique.
>> Lien vers la vidéo de la chaîne l’esprit critique
Crédit photo : Dmitry Ovsyannikov. Pexels.
