Le coût humain du productivisme. Partie 3 : Consommation de masse et Trente Glorieuses (1920-1980)


Le XXe siècle voit le productivisme entrer dans une nouvelle phase. L’exploitation ouvrière du XIXe siècle ne disparaît pas, elle se perfectionne. De nouvelles méthodes d’organisation du travail émergent, tandis que se construit une société de consommation de masse qui dépend de cette production toujours plus intensive.


Le taylorisme et le fordisme : l’ouvrier devient machine

Au début du XXe siècle, l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor invente ce qu’il appelle « l’organisation scientifique du travail ». Le principe : décomposer chaque geste ouvrier, le chronométrer, éliminer tout mouvement inutile, imposer « la meilleure façon » de faire. L’ouvrier ne doit plus réfléchir, seulement exécuter des gestes programmés avec la précision d’une machine.

Henry Ford va plus loin en 1913 avec la chaîne de montage dans son usine automobile de Detroit. Le travail vient à l’ouvrier, qui reste à son poste. La cadence est dictée par la vitesse de la chaîne. Chaque ouvrier répète le même geste des centaines de fois par jour. Le temps de fabrication d’une voiture passe de douze heures à une heure trente.

Le résultat pour les ouvriers : une aliénation profonde. Charlie Chaplin dans Les Temps modernes (1936) montre un ouvrier devenu fou à force de serrer des boulons, poursuivant les passants dans la rue pour continuer son geste mécanique. Ce n’est pas une caricature : les cas de troubles mentaux, d’épuisement physique et nerveux se multiplient dans les usines fordistes.

Ford paie mieux ses ouvriers que la moyenne (le fameux « five dollars a day » lancé en 1914), mais c’est pour compenser le turnover massif : les ouvriers fuient ces conditions de travail. Entre 1913 et 1914, Ford doit embaucher 52 000 personnes pour maintenir un effectif de 14 000 ouvriers. Le salaire plus élevé ne change rien à la violence du travail à la chaîne.

Ce modèle se répand rapidement en Europe. En France, Renault adopte le travail à la chaîne dès 1917 dans un contexte d’effort industriel de guerre. Les cadences s’accélèrent, la pression s’intensifie. Les ouvriers sont chronométrés, surveillés, sanctionnés au moindre ralentissement.

La société de consommation : produire pour vendre

En parallèle, une transformation majeure s’opère : la naissance de la société de consommation de masse.

Dès la fin du XIXe siècle, les premiers grands magasins apparaissent. Le Bon Marché ouvre à Paris en 1852, Macy’s à New York en 1858, Harrods à Londres en 1849. Ces temples de la marchandise introduisent des techniques nouvelles : prix fixes affichés, entrée libre sans obligation d’achat, vitrines attractives. L’achat devient une activité de loisir, un spectacle.

Dans les années 1920-1930, la publicité de masse se développe. Les entreprises ne vendent plus seulement des produits, elles vendent des styles de vie, des rêves, des identités. Edward Bernays, neveu de Freud et pionnier des « relations publiques », théorise la manipulation des désirs. En 1929, il organise une campagne pour l’American Tobacco Company. Le but : inciter les femmes à fumer dans l’espace public en associant la cigarette à l’émancipation féminine.

Le crédit à la consommation se généralise dans les années 1920 aux États-Unis, permettant d’acheter à crédit automobiles, appareils électroménagers, meubles. Les ménages s’endettent pour consommer. En 1929, 60% des automobiles et 80% des radios sont achetées à crédit aux États-Unis.

Ce système repose sur un principe simple : pour que la production de masse soit rentable, il faut créer une consommation de masse. Les ouvriers exploités dans les usines doivent aussi devenir des consommateurs. Ford l’avait compris : payer mieux ses ouvriers, c’est aussi créer des clients pour ses automobiles.

Mais cette logique enferme les travailleurs dans un cercle : travailler toujours plus pour gagner de quoi consommer, consommer pour soutenir la production qui exige toujours plus de travail.

Le néolibéralisme se prépare dans l’ombre

Pendant que se construit cette société de consommation, une pensée économique nouvelle se forge dans l’ombre, qui triomphera cinquante ans plus tard : le néolibéralisme.

En 1938, à Paris, se tient le colloque Walter Lippmann. Des économistes et intellectuels se réunissent pour repenser le libéralisme face à la montée des totalitarismes et à l’interventionnisme étatique. Parmi eux : Friedrich Hayek, Ludwig von Mises, Wilhelm Röpke. Ils posent les bases d’une pensée qui valorise la concurrence comme principe organisateur de toute la société, qui voit dans l’État un danger, qui défend la « liberté » économique avant toute autre liberté.

Cette pensée reste minoritaire pendant des décennies. Les années 1930 sont marquées par la crise de 1929 et les politiques keynésiennes qui justifient l’intervention de l’État. Après 1945, l’Europe se reconstruit avec des États forts, des services publics, des protections sociales.

Mais le néolibéralisme trouve refuge dans certaines universités, notamment à Chicago où Milton Friedman développe ses théories monétaristes. Des think tanks se créent, financés par de grandes entreprises : la Mont Pelerin Society fondée par Hayek en 1947, l’Institute of Economic Affairs à Londres en 1955. Ils attendent leur moment.

Les Trente Glorieuses : croissance et contradictions

De 1945 à 1975, les pays occidentaux connaissent une période de croissance économique exceptionnelle. On l’appellera plus tard « les Trente Glorieuses« . La production industrielle explose, le pouvoir d’achat augmente, le chômage reste faible, l’État-providence se développe.

En apparence, le productivisme semble avoir trouvé un équilibre : les gains de productivité sont un peu mieux partagés entre profits et salaires, la protection sociale protège des aléas, la consommation de masse permet à des millions de ménages d’accéder à des biens autrefois réservés aux riches.

Mais cette période cache des réalités moins glorieuses. Dans les usines, le travail à la chaîne continue de broyer les corps et les esprits. Les cadences s’intensifient. Les accidents du travail restent nombreux. Les maladies professionnelles se multiplient.

En France, les ouvriers immigrés, venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, du Portugal, occupent les postes les plus durs, les moins payés, dans des conditions de logement dégradées. Ils subissent une exploitation redoublée : comme ouvriers et comme étrangers.

La contestation monte. En mai 1968, étudiants et ouvriers se rejoignent pour dénoncer l’aliénation du travail, la société de consommation, l’autorité dans les usines et les universités. Le slogan « métro-boulot-dodo » résume le sentiment d’une vie réduite à la production et à la consommation.

Le choc de 1973 : la fin d’un cycle

En octobre 1973, la guerre du Kippour déclenche le premier choc pétrolier. Les pays arabes producteurs de pétrole décident un embargo contre les pays soutenant Israël. Le prix du baril est multiplié par quatre en quelques mois. Les économies occidentales, dépendantes du pétrole bon marché, entrent en crise.

La croissance ralentit brutalement. Le chômage augmente. L’inflation s’envole. Les certitudes des Trente Glorieuses s’effondrent. Les politiques keynésiennes semblent impuissantes face à cette « stagflation » (stagnation + inflation).

C’est dans ce contexte de crise que les idées néolibérales, jusqu’alors marginales, vont trouver leur moment. Les think tanks néolibéraux présentent leurs solutions : moins d’État, plus de marché, plus de flexibilité, plus de concurrence. En 1976, Hayek reçoit le prix Nobel d’économie. En 1979, Margaret Thatcher arrive au pouvoir au Royaume-Uni.

Une nouvelle phase du productivisme s’ouvre, plus brutale encore.


Des enclosures du XVIe siècle aux chaînes de montage fordistes, de l’usine de Manchester aux bureaux paysagers, le productivisme a constamment muté. Mais à partir des années 1980, il va connaître une transformation radicale qui fera exploser les protections péniblement acquises pendant les Trente Glorieuses. [→ Partie 4 : Le néolibéralisme]


Crédit Photo : Stephen Shore