Le cas du marché de l’audiovisuel
Mise à jour le : 9 avril 2026
J’ai regardé récemment l’enquête de Off Investigation concernant l’audiovisuel publique. Cette enquête montre que des acteurs proches de la Macronie semblent se partager un certain nombre de contrats – très rémunérateurs – liés à ce secteur économique. Des marchés passés par des institutions publiques, attribués selon des procédures officielles, mais où les mêmes noms reviennent. Certes, ce n’est pas franchement illégal, mais c’est tout de même assez dérangeant.
Ce visionnage m’a donné envie d’aller au-delà de la représentation traditionnelle de ce que l’on nomme marché économique et de différencier les types de marchés avec leurs règlementations, acteurs et rapports de force spécifiques.
Le modèle économique classique : une représentation biaisée
Le modèle économique classique — une entreprise propose, un client achète, les prix s’ajustent librement — a tellement imprégné les esprits qu’il est devenu la définition du marché. Familière, évidente, et pourtant incomplète. Dans les faits, ce marché totalement libre n’existe presque plus à l’état pur. On en trouve des traces dans des espaces très peu formalisés comme les brocantes ou les vides-greniers — pas vraiment ailleurs. Tous les marchés réels s’en éloignent, à des degrés très variables. Et surtout, ce modèle en occulte un autre, massif et pourtant peu visible dans le débat ordinaire : celui où l’État n’est plus arbitre, mais acheteur.
Le marché encadré : quand l’État fixe les règles sans être acheteur
Dans de nombreux secteurs, l’État intervient pour orienter les comportements sans pour autant entrer directement dans l’échange. Il fixe des normes de sécurité, interdit certaines pratiques, impose des plafonds ou des obligations. Le marché continue d’exister, les acteurs privés continuent d’échanger, mais dans un cadre défini par la puissance publique. L’État n’achète rien ici : il arbitre.
Mais ce cadre n’est pas neutre. Les normes créent des marchés. La réglementation thermique dans le bâtiment a généré tout un secteur de l’isolation et du diagnostic énergétique. Le RGPD a fait émerger un marché des délégués à la protection des données. La norme engendre la conformité, et la conformité se monnaie. Autrement dit, chaque nouvelle règle ouvre une opportunité économique pour ceux qui savent s’y adapter … ou mieux, pour ceux qui ont contribué à la façonner.
Ce sont rarement les plus petits acteurs qui en profitent. Les grandes entreprises, mieux organisées et mieux connectées, savent transformer une contrainte réglementaire en avantage concurrentiel. Elles disposent des ressources pour anticiper, se conformer rapidement, parfois même influencer l’écriture des textes. Les petits subissent la norme, les grands en vivent. C’est une forme de rapport de force qui ne dit pas son nom — et qui prépare le terrain à ce que les marchés publics révèlent de manière encore plus directe.
Les marchés publics : quand l’État devient lui-même le client
Il existe une troisième forme, moins visible dans le débat ordinaire, mais économiquement massive. Dans ce cas, l’État ne se contente pas de fixer les règles : il est lui-même l’acheteur. Les administrations, les collectivités territoriales, les établissements publics achètent des biens et des services auprès d’entreprises privées. Cela concerne des domaines très variés : la construction d’infrastructures, les services informatiques, la communication institutionnelle, ou encore la production audiovisuelle.
Ces marchés publics représentent une part considérable de l’activité économique. En France, ils pèsent chaque année plusieurs dizaines de milliards d’euros. Autrement dit, l’État est l’un des plus grands acheteurs de l’économie — une réalité qui passe souvent sous le radar quand on parle du « marché » dans les médias ou dans la vie quotidienne.
À qui profitent ces marchés ?
Dans un marché public, le fonctionnement est très différent d’un marché classique. Il n’y a pas de client qui choisit librement selon ses préférences. Il y a une institution qui définit ses besoins à l’avance, rédige un cahier des charges, publie un appel d’offres, et sélectionne les prestataires selon des critères officiels. L’objectif affiché est l’équité : chaque entreprise doit avoir une chance égale de remporter le contrat.
Dans la pratique, ces procédures sont complexes, très techniques, et peu lisibles pour le grand public. Et c’est précisément là que peut s’installer un entre-soi. Quand les critères sont difficiles à interpréter, quand les relations comptent autant que les compétences déclarées, quand les mêmes acteurs reviennent régulièrement dans les attributions — sans que rien d’illégal ne soit forcément démontrable — on est face à un mécanisme de concentration du pouvoir économique qui mérite d’être regardé de près.
L’audiovisuel public en est un exemple parlant. Ce secteur ne concerne pas seulement de la prestation technique : il touche à l’information, à la mise en forme des discours, à ce qui est montré ou non. Quand des entreprises proches du pouvoir en place se retrouvent régulièrement attributaires des marchés de ce secteur, la question de l’indépendance éditoriale se pose, même en l’absence de toute irrégularité formelle.
Parler du « marché » comme d’un ensemble uniforme, c’est passer à côté de ce qui structure réellement l’économie. Derrière ce mot, on trouve des réalités très différentes : des échanges privés soumis à la concurrence, des secteurs encadrés par la règle publique, et des marchés où l’État lui-même est l’acheteur — et donc celui qui décide qui travaille, pour qui, et à quel prix.
Pour creuser le sujet :
Stéphane Saussier & Jean Tirole — Renforcer l’efficacité de la commande publique, Note du Conseil d’analyse économique (CAE), n° 22, avril 2015
Dans cette note remise au Premier ministre, les deux économistes — dont Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014 — posent un constat de départ sans ambiguïté : la commande publique représente environ 15 % du PIB français, mais elle est régulièrement pointée pour son manque de transparence et des rapports de force déséquilibrés entre l’acheteur public et ses prestataires privés. Les auteurs identifient un problème structurel : l’entreprise prestataire connaît toujours mieux ses coûts et son environnement que l’institution qui l’a choisie. Ce déséquilibre d’information est intégré au mécanisme lui-même — il ne dépend pas de la bonne ou mauvaise volonté des acteurs. Le rapport cite également des données européennes selon lesquelles la corruption dans les marchés publics pourrait gonfler les coûts de 20 à 25 %, voire davantage dans certains secteurs.
La note est > en accès libre sur le site du CAE (cae-eco.fr) et sur Cairn.info.
Vidéo Off Investigation : Comment France Télévisions est devenue Macron.tv | Extrait exclusif | OFF
