Militaires, police ICE en intervention

Comment des entreprises technologiques s’imposent au cœur des décisions militaires et sécuritaires


Après avoir lu le texte publié sur le site Les Crises, lui-même issu d’un article du média américain TomDispatch, j’ai eu envie de reprendre les choses à ma manière. Non pas pour le résumer, mais pour essayer de mieux faire ressortir ce qui est à l’œuvre depuis quelque temps.

Certains passages de cet article font vraiment froid dans le dos. En voici un exemple : Alex Karp, PDG de Palantir Technologies — une entreprise spécialisée dans les technologies militaires et de surveillance — a déclaré publiquement qu’il adorait l’idée de se procurer un drone pour asperger d’urine mélangée à du fentanyl les analystes qui avaient essayé de freiner son entreprise. C’est une philosophie sinistre, formulée à voix haute, par quelqu’un dont les outils sont déployés par des agences gouvernementales américaines et des armées. Hallucinant, n’est-ce pas ?

C’est à partir de là que je voudrais dérouler une analyse de ce qui se passe réellement.


Une évolution des mentalités : quand la technologie devient la solution

Depuis quelques années, on voit s’installer une manière particulière de penser la technologie. Elle n’est plus seulement un outil parmi d’autres : elle tend à devenir la solution par défaut.

Face à un problème complexe — qu’il soit sécuritaire, politique ou social — le réflexe est de plus en plus souvent le même : chercher une réponse technique. Non pas forcément parce qu’elle est la meilleure, mais parce qu’elle est rapide à déployer, perçue comme objective, et que c’est la promesse de juteuses affaires comme chacun sait.

Ce qui est nouveau, cependant, c’est que certains acteurs du secteur ne cherchent plus à masquer ce glissement. Les grands conglomérats de la défense — Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman — restent dans les codes : ils parlent de « stabilité internationale », de « défense des alliés », d’« ordre mondial fondé sur des règles ». Karp et ses pairs n’en ont plus besoin. Karp se présente lui-même comme un « progressiste » qui veut moins de guerre tout en précisant aussitôt que pour y parvenir, il faut que les adversaires se réveillent terrorisés chaque matin. Il n’essaie pas de masquer la contradiction : il le clame et il en est fier. C’est ce changement de ton, autant que les outils eux-mêmes, qui mérite attention.


Un déplacement progressif du pouvoir

Un autre point concerne la manière dont le pouvoir change de mains.

Sans rupture visible, on observe une influence grandissante d’acteurs issus du monde technologique dans des domaines autrefois réservés aux États ou aux institutions publiques. Il ne s’agit pas seulement de partenariats ou de contrats de prestation. Il s’agit d’accès à des données sensibles, de capacité à orienter des décisions, et parfois d’une présence directe au cœur des dispositifs d’action.

Ce déplacement ne prend pas la forme d’une prise de pouvoir brutale. Il est progressif, diffus, souvent technique. Mais il modifie les équilibres : ceux qui conçoivent les outils participent de plus en plus à la manière dont ils sont utilisés.

Palantir en est l’illustration la plus documentée. L’entreprise ne se contente pas de vendre des logiciels. Elle collabore directement avec des administrations, des agences de renseignement et des structures militaires, en apportant des capacités d’analyse et d’orientation des décisions. Karp a organisé une réunion de son conseil d’administration à Tel-Aviv en pleine guerre de Gaza en déclarant que l’action de son entreprise dans la région n’avait jamais été aussi essentielle et qu’elle se poursuivrait. Ce n’est pas un prestataire qui livre un outil et s’efface. C’est un acteur qui prend position.


Des outils devenus leviers d’action

Les technologies en question ne sont plus uniquement des instruments passifs. Elles s’inscrivent dans des chaînes d’action.

Analyser des masses de données, identifier des comportements, anticiper des situations, orienter des réponses : ces fonctions donnent aux outils numériques un rôle opérationnel direct. Dans certains contextes, notamment sécuritaires ou militaires, ils ne se contentent plus d’assister la décision : ils contribuent à la structurer.

Les exemples concrets ne manquent pas. En Israël, la technologie de Palantir a contribué à intensifier le rythme des frappes militaires. Aux États-Unis, des outils développés par la même entreprise sont utilisés par l’ICE — l’agence fédérale chargée de l’immigration — pour croiser des données, localiser des individus et accélérer les expulsions. Ces mêmes outils ont servi à identifier des manifestants lors des troubles de Minneapolis. Karp, interrogé sur ces usages, a répondu que ses produits, dans leur essence même, obligent leurs utilisateurs à respecter la Constitution américaine. Quelques mois plus tard, il signait un contrat d’un milliard de dollars avec le département dont dépend l’ICE. Si ses outils protègent vraiment la Constitution, on attend de voir comment cela se concilie avec des expulsions accélérées sans passage devant un juge.


Les justifications qui rendent tout cela acceptable

Ces transformations s’accompagnent presque toujours des mêmes types d’arguments : l’efficacité, la nécessité, la modernité. Aller plus vite, traiter plus d’informations, réduire les erreurs humaines. Répondre à des menaces urgentes. S’adapter à un monde complexe où certaines limites institutionnelles seraient devenues trop lentes ou inadaptées.

Pris isolément, ces arguments semblent rationnels. Mais à force d’être répétés, ils finissent par faire écran : on ne voit plus les choix politiques qu’ils contiennent.

Karp va plus loin que la plupart. Dans un ouvrage coécrit avec Nicholas Zamiska, il appelle à un nouveau Projet Manhattan — non pas pour développer des armes nucléaires, mais pour militariser l’intelligence artificielle et donner aux États-Unis un avantage technologique permanent sur la Chine. Le raisonnement est énoncé sans détour : les démocraties occidentales se sont ramollies, dispersées dans des activités futiles, et il faut les remettre au pas autour d’une mission nationale unificatrice. Ce discours n’est plus du tout celui d’un industriel prudent qui gère son image. C’est une vision politique explicite, portée par quelqu’un qui vend des outils aux gouvernements censés incarner cette même démocratie.

Derrière les justifications, il y a des décisions très concrètes sur ce qui doit être automatisé, surveillé, anticipé et sur ce qui peut être délégué à des systèmes techniques sans que personne ne soit vraiment tenu de s’en expliquer.


Ce que l’ensemble met en jeu

Si l’on met bout à bout ces éléments — glissement culturel, déplacement du pouvoir, montée en puissance des outils, et discours assumés de justification — on voit apparaître une transformation qui dépasse la seule question technologique.

Ce n’est pas un scénario planifié ni une conspiration. C’est un mouvement fait de décisions dispersées, de contrats signés, d’argumentaires pragmatiques, et de paroles de PDG qui n’ont plus besoin de se censurer. Mais ce mouvement a un point commun : il réduit progressivement la place de la délibération publique dans des domaines de plus en plus structurants — la sécurité, la surveillance, la conduite des guerres.

Ce qui mérite d’être observé, c’est précisément cela : non pas que la technologie avance, ce qui est un fait, mais que certains de ceux qui la développent ont décidé que les garde-fous habituels — débat, contrôle démocratique, droit international — étaient devenus des freins. Et qu’ils le disent ouvertement.

Il faut cependant être honnête : Karp, Musk et leurs semblables n’ont pas inventé ce mouvement. Les États eux-mêmes ont depuis longtemps laissé les technologies avancer sans vraiment poser les questions qui s’imposaient … par intérêt, par manque de compétences, ou par simple inertie. Ce qui change aujourd’hui, c’est que certains acteurs privés ont décidé de prendre les devants, et de le revendiquer.


Les Crises. 29 avril 26 : Palantir & Cie : comment une clique de techno-optimistes déchaînés met l’humanité en danger

TomDispatch. 8 mars 26 : The Brave New War Machine. Par Janet Abou-Elias and William D. Hartung.


Crédit photo : Wikipédia.