Après avoir visionné la vidéo « Actus N°7/2025 » de Sam Agriculteur, dans laquelle il aborde notamment le congrès de la FNSEA, Trump et d’autres sujets, j’ai pris le temps de lire les commentaires sous la vidéo.
L’un d’eux m’a interpellée :« Bjr Sam, Il est vrai que nous sommes tous durables du fait que nous respectons les conditionnalités de la PAC et des zones vulnérables ainsi que des contraintes dans les zones de captages d’eau potable ! Nous devrions pouvoir obtenir grâce a la PAC La rémunération du stockage du carbone GES, sans devoir passer par les coopératives ou entreprises spécialisé dans ce domaine.«
Dans ce commentaire donc, il est question du stockage de carbone réalisé par des agriculteurs dans leurs sols ou en modifiant leurs pratiques de culture. Ce stockage contribue à la lutte contre le changement climatique mais au lieu d’être directement reconnu ou soutenu par les pouvoirs publics, il est aujourd’hui capté par un marché de la compensation carbone dominé par des acteurs privés. Derrière ce système se cache une logique qui, en creusant un peu, apparaît comme une des nombreuses aberrations de la finance dite verte.
Mais qu’est-ce que ce marché du carbone ?
Il repose sur une idée simple en apparence : pour lutter contre le réchauffement climatique, chaque tonne de CO2 émise dans l’atmosphère doit être évitée, ou retirée. Le « crédit carbone » est une unité qui symbolise une tonne de gaz à effet de serre évitée ou stockée. Une entreprise qui continue à polluer peut acheter ce crédit pour compenser ses propres émissions. On appelle cela la « compensation carbone ».
Ce système a été lancé à partir de 1997 (près de 30 ans déjà !), lors du Protocole de Kyoto, où les pays industrialisés ont obtenu de ne pas être obligés de réduire toutes leurs émissions sur leur propre territoire. Ils pouvaient financer des projets de réduction ou de stockage du carbone dans d’autres pays, notamment au Sud. Cette logique a été renforcée par l’accord de Paris en 2015, qui a officialisé un mécanisme international dénommé « mécanisme de développement durable ».
En résumé : une entreprise continue à polluer dans son pays, mais finance des actions ailleurs dans le monde, comme planter des arbres ou modifier des pratiques agricoles, pour compenser à distance ses propres émissions. Le bilan est alors présenté comme « neutre » pour le climat. Mais en fait, cette compensation ne supprime pas les émissions à la source. Elle ne fait que les justifier, les prolonger, voire même les aggraver.
Un marché très lucratif pour certains, complexe pour les autres
Aujourd’hui, de nombreuses entreprises se sont spécialisées dans ce commerce des crédits carbone.
Aux États-Unis, des start-ups comme Nori ou Indigo Ag proposent aux agriculteurs de stocker du carbone dans leurs sols. Elles mesurent ce stockage, le font certifier par un organisme tiers, puis le transforment en crédits carbone. Au final, elles vendent ces crédits à de grands groupes industriels.
En France, des structures comme Soil Capital ou Carbone Farmer agissent comme intermédiaires entre les exploitants agricoles et les entreprises acheteuses. En Amazonie, en Afrique ou en Asie, des ONG et des firmes privées certifient des projets forestiers pour produire des crédits destinés au marché européen.
Dans tous les cas, ce ne sont pas les agriculteurs, ni les collectivités locales, ni les populations concernées qui pilotent le dispositif. Ce sont des entités financières, parfois adossées à des banques, des fonds d’investissement ou des bourses spécialisées. Ce marché est aujourd’hui estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros.
Des problèmes techniques, éthiques et climatiques
La première limite est que beaucoup de crédits sont basés sur des estimations, des modèles, voire des promesses. Un arbre planté aujourd’hui, est-il vraiment une tonne de carbone retirée ? Que se passe-t-il si la forêt brûle dans dix ans ? Si la méthode de calcul change ? Rien n’est garanti. Beaucoup d’études montrent que la majorité des crédits vendus ne correspondent à aucune réduction effective.
Deuxièmement, ce marché favorise la logique du droit à polluer : une entreprise peut continuer ses activités nuisibles, du moment qu’elle a acheté des crédits. C’est une forme d’externalisation de la responsabilité écologique. Le coût devient une ligne dans le budget, pas un véritable engagement à changer.
Enfin, les effets sociaux sont lourds.
Dans les pays en développement, certaines communautés perdent l’accès à leurs terres au nom de la création de « puits de carbone ». Par exemple, dans le nord de l’Ouganda, le projet « Carbon Offset Agroforestry Programme », géré par l’entreprise norvégienne Green Resources, a conduit à des conflits majeurs avec les communautés locales. Des milliers de paysans, principalement de l’ethnie Acholi, ont été expulsés de leurs terres pour permettre la plantation d’arbres destinés à absorber du CO₂ et générer des crédits carbone. Ces communautés utilisaient ces terres pour cultiver ou faire paître leurs troupeaux. Non seulement elles ont perdu leur principale ressource de subsistance, mais en plus, aucune compensation significative ne leur a été versée. Le projet a pourtant été vendu comme un programme de développement durable, alors qu’il a aggravé la pauvreté locale et provoqué des tensions durables.
En occident, les agriculteurs doivent se plier à des méthodes complexes, certifiées par des organismes tiers, pour espérer tirer quelques revenus du carbone qu’ils stockent. Cela signifie qu’ils doivent documenter précisément leurs pratiques agricoles (réduction du travail du sol, couverture végétale, rotation des cultures), faire appel à des outils de mesure ou de modélisation, puis faire valider ces données par des organismes certificateurs payants. Le processus prend du temps, demande des compétences administratives, et n’est rentable que si les crédits générés sont vendus à bon prix. Dans la majorité des cas, une grande part de la valeur est captée par les intermédiaires : cabinets de conseil, plateformes numériques, certificateurs, courtiers. Le producteur, lui, reste au bout de la chaîne.
Une illusion verte ?
Tout cela donne l’impression que le climat peut être géré comme un portefeuille d’actions : on achète, on revend. Mais le climat n’est pas un système comptable. Il réagit aux émissions polluantes réelles. Ce qui compte, c’est de réduire à la source, de transformer les modes de production, de consommer moins et mieux.
Le commentaire sous la vidéo de Sam Agriculteur dit quelque chose de très simple : si nous faisons déjà des efforts pour respecter l’environnement, pourquoi faut-il encore passer par des dispositifs complexes et contrôlés par des structures opaques pour que ces efforts soient pris en compte ?
Pourquoi ce sont toujours les mêmes qui récoltent les bénéfices financiers ? Ceux qui conçoivent, contrôlent ou financent ces dispositifs : grandes entreprises, fonds d’investissement, intermédiaires techniques. Pas ceux qui, sur le terrain, modifient réellement leurs pratiques ou protègent des milieux fragiles.
Cela reflète un schéma bien connu : celui d’un paradigme libéral qui confie systématiquement les leviers d’action aux acteurs privés, avec l’idée que le monde de l’entreprise gère forcément mieux — même les enjeux collectifs comme le climat et la préservation de l’environnement.
On privatise ainsi les moyens d’agir, mais aussi les bénéfices, tout en laissant les effets néfastes aux autres : par exemple les populations rurales des pays du Sud qui perdent l’accès à leurs terres au nom de la compensation carbone ou les agriculteurs en France qui doivent se soumettre à des normes et procédures complexes sans garantie d’un juste retour économique.
Vidéo Sam agriculteur indépendant : Actus N°7/2025. Congrès FNSEA-Ja, Donald Trump et l’Amérique ,Marine et la France, Le climat actuel
