Dustin Hoffman dans le film Les hommes du Président

En quoi l’honnêteté journalistique ne se résume pas à relater les faits

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L’une de mes connaissances m’affirmait dernièrement, avec force conviction, que le journalisme honnête consiste à relater les faits. Point à la ligne.

Cette affirmation, qui paraît tomber sous le sens, n’est guère convaincante car elle oublie une chose essentielle : le journaliste ne montre jamais la réalité brute qui est trop vaste : il la sélectionne, l’organise, la décrit à sa manière. L’honnêteté, dans ce métier, ce n’est pas chercher à être neutre, mais faire le maximum pour exposer avec précision et clarté ce qui est complexe. Voyons cela de plus près !


La sélection des faits oriente la lecture

Après un évènement, le journaliste choisit toujours quels faits rapporter, dans quel ordre et avec quels mots. Ces choix orientent la lecture.

Par exemple, écrire « Lors d’une manifestation des Gilets Jaunes, un manifestant a été blessé » ou « La police a éborgné un manifestant lors d’une manifestation des Gilets Jaunes» décrit le même événement, mais pas avec la même intention ni la même image mentale. La première phrase minimise la violence et met l’accent sur la victime ; la seconde nomme l’action brutale et désigne un responsable.

Ces deux phrases décrivent le même fait, mais elles ne racontent pas la même histoire. L’honnêteté journalistique commence là : reconnaître que choisir ses mots, c’est déjà prendre position.


Sans contexte, pas d’information valable

Annoncer « Le salaire moyen des Français a augmenté de 3 % » est exact. Mais imaginez une entreprise avec neuf salariés gagnant 2000€ et un dixième gagnant 50 000€ : la moyenne est de 6 800€, pourtant 90% des gens gagnent 2000€. C’est le même problème ici : la forte hausse des très hauts salaires tire la moyenne vers le haut, alors que la plupart des travailleurs n’ont eu qu’une augmentation de 0,5 %.

C’est pourquoi le contexte fait partie de la vérité. Être honnête, c’est expliquer ce qui entoure le fait : ses causes, ses conséquences, ses limites. Un journaliste rigoureux ne se contente pas de rapporter un chiffre ; il vérifie, croise ses sources. Il donne au lecteur les clés pour comprendre ce que le chiffre signifie vraiment.


La neutralité journalistique n’existe pas

Aucun journaliste n’écrit depuis un point de vue totalement neutre. Chaque journaliste est influencé par son éducation, sa culture, ses valeurs, ou encore la ligne éditoriale du média pour lequel il travaille. Les journalistes de l’Humanité, de Médiapart et du Figaro n’abordent pas un événement de la même manière parce qu’ils n’ont pas les mêmes centres d’intérêt et ne véhiculent pas les mêmes valeurs.

Reconnaître cela ne disqualifie pas le monde du journalisme. Mais soyons clairs : un journaliste honnête ne prétend pas à la neutralité. Il explicite d’où il parle, croise ses sources, montre les limites de son enquête. C’est cette transparence qui construit la confiance avec les lecteurs.


La concentration des médias aggrave le problème

Notons tout de même, que depuis quelques décennies, il existe une concentration des médias entre les mains de milliardaires ou de puissants groupes financiers. Leur objectif est d’influencer l’opinion tout en défendant leurs intérêts.

Dans ces rédactions, les choix éditoriaux sont étroitement surveillés : quels sujets traiter, sous quel angle, combien de temps leur accorder. Résultat : certains problèmes sont invisibilisés, d’autres saturent l’actualité.


Mon interlocuteur n’avait donc pas tout à fait tort : le journalisme honnête doit relater les faits. Mais c’est insuffisant. Un fait isolé, formulé d’une certaine manière, sans contexte, peut tromper autant qu’un mensonge.

Être journaliste honnête, ce n’est pas prétendre à une impossible neutralité. C’est assumer que tout récit est une construction, et faire ce travail avec rigueur et transparence.


La prochaine fois que vous lirez un article, interrogez-vous : quels faits ont été choisis ? Quels mots ont été utilisés ? Quel contexte a été privilégié et dans quel but ? Se poser ces questions, c’est déjà se protéger de la manipulation.