Dubaï. Souk madinat jumeirah. Crédit Pixabau.

États-Unis et pays du Golfe : une relation de dépendance mutuelle


En regardant récemment une interview de Bertrand Badie, j’ai été frappée par un moment où il abordait la fragilisation des monarchies du Golfe. Pour qui n’est pas spécialiste du Moyen-Orient, ces pays — avec leur pétrole, leurs pétrodollars et leurs villes mirifiques — paraissent très puissants. C’est sans oublier qu’ils dépendent en réalité du soutien extérieur des États-Unis. Entre protection militaire, contrôle des routes du pétrole et gestion des intérêts économiques et politiques, ce lien apparaît comme une relation de dépendance mutuelle — solide en apparence, mais moins solide qu’il n’y paraît.

Dans ce texte, je vous propose de comprendre comment fonctionne cette alliance, et pourquoi elle montre des signes de faiblesse.


Depuis des décennies, les monarchies du Golfe persique — Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis, Koweït, Bahreïn — vivent sous un équilibre très particulier. Riches grâce au pétrole et au gaz, elles semblent stables et puissantes. Mais cette apparente sécurité repose sur une présence militaire américaine permanente.

Les États-Unis, pour leur part, n’ont plus besoin du pétrole du Golfe pour eux-mêmes — leur production intérieure est aujourd’hui massive, notamment depuis le développement du pétrole de schiste dans les années 2010. Mais le Golfe persique reste stratégique : c’est là que se concentrent des réserves mondiales importantes, des capacités de production flexibles et des routes maritimes essentielles comme le détroit d’Ormuz. Contrôler cette région, c’est maintenir une influence sur le prix mondial de l’énergie et sur l’économie globale, tout en sécurisant leurs alliés.

Ainsi s’est installée une dépendance mutuelle. Les monarchies du Golfe comptent sur le « bouclier américain » pour se protéger des menaces régionales — au premier rang desquelles l’Iran, qui finance et arme plusieurs groupes militaires dans la région, du Yémen au Liban. Les États-Unis, eux, comptent sur le Golfe pour stabiliser le marché énergétique mondial et affirmer leur puissance dans la zone.

Mais ce système montre aujourd’hui des signes de fragilité. Les États-Unis se recentrent sur d’autres priorités géopolitiques, notamment en Asie face à la Chine, et la protection américaine apparaît moins automatique qu’avant. Les monarchies du Golfe, elles, ressentent la vulnérabilité structurelle de leur position : la richesse et des armées limitées ne suffisent pas à garantir une sécurité durable, surtout face à un Iran qui a su construire une influence régionale sans avoir besoin d’une présence militaire directe.

C’est tout à fait ce que pointe Bertrand Badie : la fragilité de ces monarchies n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Leur sécurité n’a jamais été construite de l’intérieur — elle a été « sous-traitée ». Et quand le sous-traitant se fait moins disponible, c’est tout l’édifice qui vacille.


Lien vers l’entretien entre Bertrand badie et Théophile Kouamouo : Iran : pourquoi plus personne ne contrôle rien | mondialités | off

Bertrand Badie est un politiste et sociologue des relations internationales français, professeur émérite à Sciences Po Paris, où il a enseigné pendant plusieurs décennies. Il est considéré comme l’une des références majeures de la discipline en France.

Il est notamment connu pour avoir défendu une lecture des relations internationales qui ne s’arrête pas aux seuls États et à leurs rapports de force. Il s’intéresse à ce qui se passe en dessous : les sociétés, les mouvements transnationaux, les effets concrets de la mondialisation sur les populations. C’est une approche qui tranche avec la vision classique — encore dominante — selon laquelle la politique mondiale se résume à des États qui négocient, s’allient ou s’affrontent.

Un de ces ouvrages accessible sur Cairn :  « Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales«  (Odile Jacob, 2014). Ici, Badie analyse comment les rapports de domination entre puissances et États faibles produisent de l’instabilité structurelle.