Un éditorial d’Europe 1 apparu dans mon fil YouTube – « Françafrique : L’éclipse (L’édito de Vincent Hervouët) » – a fait ressurgir dans mon esprit des images forgées dans les années 70 : les barbouzes de l’Élysée, les diamants de Bokassa offerts à Giscard, Charles Pasqua et ses réseaux informels. Un univers d’intermédiaires, d’affaires opaques et de relations troubles entre pouvoir, diplomatie et intérêts privés. Ces images qui me sont revenues ne sont pas fausses mais elles sont évidemment largement incomplètes. Par conséquent, j’ai eu envie de les dépoussiérer et de les insérer dans quelque chose de sourcé et articulé.
J’ai regardé l’éditorial en question jusqu’au bout. Et c’est précisément ce visionnage qui m’a donné envie d’écrire. Car j’y ai perçu à certains moments une lecture très orientée, une manière rhétorique de minimiser le rôle de certains réseaux politico-affairistes français en Afrique, tout en disqualifiant les voix critiques qui ont documenté ces mécanismes depuis des décennies. Comme si la dénonciation de la Françafrique relevait du militantisme ou d’une névrose.
La Françafrique, de quoi parle-t-on vraiment ?
Le mot lui-même a une origine précise. C’est François-Xavier Verschave, militant associatif et ancien président de l’association Survie, qui le forge et le popularise dans un essai publié en 1998 : La Françafrique, le plus long scandale de la République (Stock). Il y décrit la Françafrique comme « une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, focalisée sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement. » Le mot est une contraction volontaire, un néologisme très efficace.
Mais derrière le mot, il y a des faits documentés. Pas des rumeurs de comptoir, pas des théories : des mécanismes concrets, encore partiellement actifs aujourd’hui.
Le franc CFA. Créée en 1945 par décret du général de Gaulle, cette monnaie est utilisée par quatorze pays africains. Pendant des décennies, elle a imposé aux États membres de centraliser une partie de leurs réserves de change auprès du Trésor français — autrement dit, de déposer leur épargne nationale dans les caisses de l’État français. Un accord signé en décembre 2019 a acté la suppression de ce mécanisme et prévu l’adoption d’un nouveau nom, l’« eco ». Mais le régime de change reste inchangé, avec le maintien de la parité fixe entre l’euro et la devise, ainsi que la garantie de convertibilité assurée par la France. Le lien monétaire n’est pas rompu, il est réaménagé. Et les billets sont toujours imprimés par la Banque de France, à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme — certes, désormais sur contrat. Des pays indépendants depuis soixante ans. La colonisation laisse des traces tenaces…
Les bases militaires. La France a maintenu pendant des décennies un réseau de bases militaires dans ses anciennes colonies, négociées au moment des indépendances dans les années 1960. En février 2024, Emmanuel Macron nommait encore un envoyé personnel chargé de « refonder » les relations militaires avec les pays africains où subsistent des bases françaises — signe que ce réseau existe toujours, même s’il se rétracte. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des coups d’État militaires entre 2021 et 2023 ont abouti à l’expulsion des forces françaises et à l’invitation du groupe paramilitaire russe Wagner.
Les intérêts économiques. TotalEnergies exploite le pétrole au Congo, au Gabon, en Angola. Orano (ex-Areva) extrait l’uranium au Niger, minerai qui alimente les centrales nucléaires françaises. Le groupe Bolloré a longtemps contrôlé une part significative des infrastructures portuaires et logistiques d’Afrique de l’Ouest, avant d’en être partiellement évincé sous la pression de plusieurs États et de procédures judiciaires pour corruption.
Le soutien aux régimes. C’est le volet le plus difficile à quantifier, mais le mieux documenté historiquement : l’assassinat de Sylvanus Olympio au Togo en 1963, le maintien de Mobutu au Zaïre, le soutien français lors du génocide rwandais de 1994, la complicité dans le retour au pouvoir de Denis Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville en 1997. Ces faits ne sont pas des allégations militantes — ils font l’objet de travaux historiques sérieux et, pour certains, de reconnaissances officielles partielles.
Ce tableau assez sinistre ne signifie pas que toutes les relations franco-africaines se réduisent à ce système, ni que la France soit le seul acteur à avoir exercé ce type d’influence. Mais il signifie que la Françafrique n’est pas un fantasme. C’est un ensemble de mécanismes réels, avec des acteurs nommés, des contrats signés, des interventions documentées.
Pourquoi ce mot dérange-t-il autant ?
La Françafrique fait partie de ces sujets où le débat sur les mots a fini par éclipser le débat sur les faits. Deux camps s’affrontent — et ils ne parlent pas tout à fait de la même chose.
Premier camp : le mot désigne un système réel, encore actif.
Pour les chercheurs, les associations comme Survie, et une partie croissante des opinions publiques africaines, la Françafrique n’est pas une métaphore exotique. C’est un mode opératoire : des réseaux d’influence qui court-circuitent les États, des intérêts économiques protégés par des moyens militaires et diplomatiques, des élites africaines et françaises qui se tiennent mutuellement par des arrangements plus ou moins avouables. Ce camp reconnaît que le système a évolué depuis les années de Jacques Foccart — l’homme qui dirigea la cellule Afrique de l’Élysée de De Gaulle jusqu’à sa mort en 1997 et incarna pendant quarante ans les réseaux occultes franco-africains — mais soutient qu’il ne s’est pas dissous : il s’est adapté.
Un commentateur sous l’édito d’Hervouët le formule avec une netteté remarquable : « La françafrique existe encore en Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Congo Brazzaville, Togo, Bénin. La monnaie de ces pays est le franc, leurs réserves sont à notre Banque de France. Nous avons encore des bases militaires en Afrique. Notre problème est le soutien aux dictateurs africains milliardaires en euros. » Ce n’est pas un militant de Survie — c’est un auditeur lambda d’Europe 1, qui contredit point par point l’éditorialiste qu’il vient d’écouter.
Deuxième camp : le mot est devenu une arme rhétorique.
Pour une autre partie du débat français, le problème n’est plus le système mais le mot lui-même. Dire « Françafrique », ce serait convoquer automatiquement un tribunal moral qui disqualifie toute présence française sur le continent — un outil de déstabilisation alimenté par la Russie, la Chine, et une certaine gauche française atteinte de ce que certains éditorialistes appellent « la haine de soi ».
Dans cette lecture, les critiques africaines anti-françaises ne seraient pas le produit d’une expérience historique. Elles seraient le résultat d’une « contagion ». C’est une façon de nier la capacité des peuples africains à former leurs propres jugements politiques et aussi d’évacuer d’un seul geste soixante ans d’histoire documentée.
Mais ces deux lectures ne se valent pas.
D’un côté, des faits documentés, des noms, des dates, des contrats, des interventions militaires répertoriées. De l’autre, un argument d’atmosphère : le mot serait maléfique, il ferait des ravages, il alimenterait une honte injustifiée.
Un autre commentateur résume bien le déséquilibre : « Dire le contraire alors qu’on a une liste longue comme le bras d’interventions françaises en Afrique, c’est prendre les gens pour des quiches. » Et il liste : les rebelles camerounais dans les années 1960, le coup d’État au Gabon de 1967, l’assassinat de Sankara, le troisième mandat de Déby à la demande de Chirac, Bob Denard aux Comores, la guerre du Congo-Brazza pour remettre Sassou au pouvoir. Ce ne sont pas des rumeurs — ce sont des épisodes documentés, pour la plupart reconnus.
Ce que révèle ce second camp, c’est moins une réfutation des faits qu’un refus de les articuler en système. On concède volontiers des « erreurs », des « dérapages », des « réseaux du passé » mais surtout pas une logique structurelle qui aurait traversé les décennies et les alternances politiques.
La Françafrique n’est pas un fantasme. C’est un système qui a évolué, s’est adapté, s’est parfois contracté mais dont les mécanismes restent lisibles. Ce que certains préfèrent éviter de faire. Mais ça, c’est une autre histoire.
Françafrique : L’éclipse (L’édito de Vincent Hervouët)
