Quand une langue étrangère façonne notre manière de penser
Quand j’étais au lycée, un chapitre de philosophie m’avait particulièrement marquée : celui portant sur le langage. Pour la première fois, je prenais conscience – une sorte de révélation – du rôle immense de la langue que tout un chacun parle au quotidien et à quel point cette langue sans que l’on s’en aperçoive modèle notre façon de penser. Cette idée est gravée dans mon esprit. C’est pour cela que je suis assez attristée de constater l’omniprésence de la langue anglo-américaine dans beaucoup de contextes. Cette situation tient certes à une domination technique et culturelle ancienne, mais aussi à une forme de snobisme parfois assez ridicule de la part de certaines personnes.
Ce constat personnel qui me taraude, m’a incitée à m’interroger plus largement sur les effets qu’une langue dominante peut produire dans une société.
L’anglais comme langue de travail dans le monde entier
En Europe, la langue anglaise s’est imposée dans la recherche, l’enseignement supérieur, les entreprises et les institutions. Des thèses sont rédigées en anglais même lorsqu’elles portent sur des sujets locaux. Des masters européens sont enseignés uniquement en anglais à des étudiants européens. À la Commission européenne, l’anglais est souvent la langue de départ des documents internes. Les traductions viennent après. Cette langue porte une manière de penser marquée par l’expérience américaine. Elle s’est imposée par la puissance, non par un choix collectif.
Le lien avec la puissance et la sécurité
La puissance militaire, technologique et stratégique des États-Unis rend leur langue incontournable. Dans l’OTAN, l’anglais est la langue opérationnelle exclusive. Dans le numérique de défense, les logiciels, les protocoles et la documentation sont en anglais. Pour coopérer, se protéger ou innover, l’Europe adopte cette langue. Elle devient celle de la crédibilité et de la modernité, tandis que les langues européennes sont perçues comme secondaires.
Le mécanisme d’effacement linguistique
Les langues européennes reculent dans les lieux où se fabriquent les concepts et les décisions. Les publications scientifiques comptent davantage si elles sont en anglais. Les appels à projets européens sont rédigés en anglais. Les notions clés de stratégie, de gouvernance ou de cybersécurité sont d’abord formulées en anglais, puis traduites, souvent avec un décalage de sens. Les langues nationales restent vivantes dans la culture et l’émotion, mais sortent du cœur décisionnel.
Les effets sur la pensée européenne
Penser dans une langue importée, c’est adopter ses cadres mentaux. Par exemple, des notions comme woke, cancel culture, safe space ou empowerment structurent les débats européens alors qu’elles sont issues de contextes sociaux américains spécifiques. Les langues européennes disposaient d’autres nuances pour penser le conflit, la transmission ou l’autorité. Ces nuances s’effacent, et avec elles une manière propre de comprendre le réel.
Un exemple simple
Le mot diversity est utilisé tel quel dans de nombreuses institutions européennes. Il ne recouvre pas exactement les traditions européennes de pluralisme, de minorités ou d’intégration. Pourtant, c’est ce mot qui oriente les politiques et les débats. Le terme est importé, puis l’idée qu’il contient devient la norme. Le glissement paraît technique, mais il modifie le cadre intellectuel.
Et ainsi, une civilisation qui ne pense plus dans ses propres langues perd sa capacité à produire une vision autonome du monde. Elle continue à créer, à débattre, à enseigner, mais dans une grammaire étrangère.
L’anglais est utile et parfois nécessaire, notamment pour coopérer à l’échelle mondiale. Le problème n’est pas son usage, mais sa substitution aux langues européennes dans les domaines stratégiques : science, droit, technologie, défense. Le véritable enjeu est le maintien d’un multilinguisme actif, pas symbolique.
