Symboles maçonniques. Crédit photo : Gever. Pexels.

La Franc-maçonnerie : une organisation ambigüe


L’actualité récente, avec l’ouverture du procès Anathor impliquant des francs-maçons dans une affaire de tentative d’assassinat, a réactivé en moi une méfiance ancienne vis-à-vis de cette organisation. Malgré mes lectures à son sujet, je continue d’y voir une institution qui, derrière des discours philosophiques et spirituels chargés de bienveillance peut parfois favoriser des comportements narcissiques, des logiques d’entre-soi et des passe-droits professionnels injustes.

Peut-être partagez-vous cette représentation…assez négative j’en conviens. Une représentation qui se tient éloignée toutefois des idées complotistes absurdes et stériles. Je vous propose d’y voir clair ensemble, sans tomber dans la caricature et avec le plus de recul possible.


Des rituels et des codes qui interrogent

Quand on observe la franc-maçonnerie de l’extérieur, ce qui frappe immédiatement, ce sont les rituels, les réunions codifiées (appelées “tenues”), les parures pompeuses, les symboles moyenâgeux et ésotériques – le compas, l’équerre, le burin et autres outils. Tout un univers de mise en scène théâtrale assez grandiloquent.

Officiellement, ces éléments servent à créer un cadre solennel, à marquer des étapes symboliques et à favoriser une réflexion personnelle. Mais on peut aussi se poser une autre question : ce type d’environnement élitiste ne risque-t-il pas d’attirer des personnes sensibles au prestige, au mystère, à l’ésotérisme ou à une forme de reconnaissance sociale ? Autrement dit, ce qui est présenté comme un outil de réflexion peut aussi devenir un décor qui sert avant tout l’image de soi. C’est un écueil que l’on ne peut pas exclure.


Une hiérarchie qui peut nourrir l’ego

La franc-maçonnerie est structurée en grades. En théorie, il s’agit d’un parcours initiatique, un cheminement intérieur, où le néophyte observe et écoute sans prendre la parole pendant un certain temps d’apprentissage…d’une humilité feinte ou réelle.

Malheureusement, dans les faits, nous savons bien comment fonctionnent les groupes humains. Dès qu’il y a des niveaux, dès qu’il y a une progression, dès qu’il y a des titres, surviennent souvent la comparaison, la compétition et une recherche de statut. « C’est moi le grand sage lumineux » 😊.

Comment ignorer que certains peuvent être attirés par cette hiérarchie non pas pour progresser intérieurement, mais pour exister socialement ? J’imagine que vous l’avez vous-même déjà constaté ailleurs, dans des associations caritatives, des groupes de spiritualité. Ce type de structure peut autant élever l’âme… que nourrir des comportements narcissiques. Certes, on y croise des gens bien mais aussi, des personnalités problématiques en mal de pouvoir ou dont le lien à l’institution est essentiellement intéressé.


L’entraide… ou le risque de passe-droits

C’est ici que ma méfiance devient la plus forte. La franc-maçonnerie revendique l’entraide entre ses membres. Sur le principe, cela n’a rien de choquant : beaucoup de groupes fonctionnent ainsi. Je l’ai constaté moi-même. En ai bénéficié et l’ai pratiqué à plusieurs moments dans ma vie. Mais, ceci étant, où s’arrête l’entraide… et où commencent les passe-droits illégitimes ?

Dans certains cas, cette solidarité peut dériver vers du favoritisme, des coups de pouce professionnels ou des opportunités réservées à un cercle fermé. Vous savez, la personne que l’on impose dans un service tout en sachant qu’elle ne sera jamais à sa place mais qui peut servir les intérêts futurs de celui ou celle qui l’a pistonné. Et c’est précisément ce que beaucoup de témoignages évoquent. Je ne dis pas que c’est systématique. Mais on ne peux pas non plus ignorer que cela existe.


Entre perception et réalité : une zone grise

Nous sommes face à une situation nuancée pleine d’ambigüités. D’un côté, il n’est pas vrai que tout repose sur un système organisé de privilèges, et la majorité des membres ne sont pas impliqués dans des dérives. De l’autre, certains milieux – la politique par exemple – fonctionnent clairement en réseau, l’appartenance peut parfois faciliter des opportunités, et certaines personnes utilisent ce cadre comme un moyen efficace de faire carrière.

Autrement dit, ce n’est ni un fantasme total… ni une illusion. Nous sommes dans une zone grise, où coexistent des engagements sincères et des usages opportunistes. La franc-maçonnerie concentre d’autant plus ces critiques qu’elle est discrète, codifiée et entourée de mystère.


En somme, j’essaie de rester rationnelle et de ne pas réduire la franc-maçonnerie à une organisation problématique en raison de la présence en son sein de brebis galeuses, mais je ne peux pas non plus ignorer les dérives. Ma méfiance et mon manque d’attirance pour elle ne viennent pas d’un fantasme, mais d’un faisceau d’éléments : des codes qui peuvent flatter l’ego, une hiérarchie qui peut être détournée au profit du narcissisme pesant de certains, et une entraide qui peut devenir un privilège.

Ce que cette actualité nous rappelle, c’est une chose simple : même si une charte rigoureuse, des symboles solennels surplombent l’organisation,  certains individus sont toujours assez malins pour s’en arranger, s’en maquiller élégamment, et en tirer de petits ou grand bénéfices.


Pour creuser le sujet

Comprendre l’histoire et le fonctionnement

Pierre-Yves Beaurepaire. Un des meilleurs spécialistes actuels.
L’Europe des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècle)
La République universelle des francs-maçons
Approche historique rigoureuse, basée sur archives

Cécile Révauger. La Franc-maçonnerie en Europe
Très clair, pédagogique, bon point d’entrée

Margaret C. Jacob.
Living the Enlightenment : Freemasonry and Politics in Eighteenth-Century Europe
Référence internationale sur les origines


Analyses sociologiques et critiques

Yves Hivert-Messeca. Travaux sur les loges françaises et leurs évolutions. Analyse fine des pratiques réelles


Approche critique et investigation

Pierre Buisseret et Jean‑Michel Quillardet. Initiation à la franc‑maçonnerie.2007.
Une présentation pédagogique et accessible de l’institution. Écrite par des maçons eux-mêmes.

Roger Dachez. Histoire de la franc-maçonnerie française
Sérieux. L’auteur est lui-même franc-maçon.

Emmanuel Pierrat. Les francs-maçons sous l’Occupation
Montre aussi les périodes sombres et les persécutions

Christophe Bourseiller. Un maçon franc : récit secret. 2012.
Journaliste et essayiste, ancien franc-maçon, apporte un regard de l’intérieur tout en gardant un recul critique


Texte pour éviter de tomber dans le complotisme !
Comment repérer les chaînes complotistes, sectaires, confusionnistes

Crédit photo : Gever. Pexels.