Avion de chasse et militaire. Crédit photo : arnaud audoin. Pexels.

Pourquoi l’Europe se réarme-t-elle ?


En tombant récemment sur un post de La France Insoumise dans lequel l’une de leur députés s’opposait à la loi de programmation militaire — 36 milliards d’euros supplémentaires pour les armées françaises d’ici 2030 — j’ai voulu faire le point sur le réarmement en cours dans plusieurs pays européens et sur les débats qu’un sujet d’une telle ampleur soulève. Comme souvent sur arteacom, il m’a paru impossible d’aborder cette question sans remonter le fil de l’histoire, jusqu’à l’Europe d’après 1945.


Après 1945 : une Europe détruite, sous protection américaine

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est profondément détruite, matériellement et humainement. Les sociétés sont marquées par la violence extrême du conflit et par la peur d’une répétition. Très vite, un nouvel équilibre mondial s’installe avec la montée en puissance de deux blocs opposés, l’un autour des États-Unis et l’autre autour de l’Union soviétique.


Dans ce contexte, l’Europe occidentale se reconstruit sous une forme particulière : elle délègue largement sa défense aux États-Unis. La création de l’OTAN en 1949 officialise cet arrangement. Mais ce qui frappe, c’est l’ampleur concrète de la présence américaine sur le sol européen. Les forces américaines déployées en Europe dépassent les 370 000 hommes en 1962. La France seule abrite environ 100 000 Américains — militaires, fonctionnaires civils et membres de leurs familles — liés à de nombreuses installations entretenues depuis 1950. L’Allemagne, pays frontière avec le bloc soviétique, est quasiment sous tutelle militaire américaine.


Ce n’est plus seulement une alliance — c’est une présence permanente, inscrite dans le paysage quotidien de l’Europe d’après-guerre. L’Europe est protégée, mais cette protection a un prix : elle installe une dépendance stratégique durable, dont les conséquences se feront sentir des décennies plus tard.


La Guerre froide : une économie organisée autour de la puissance

Pendant plusieurs décennies, la rivalité entre l’Est et l’Ouest organise profondément les économies et les sociétés. La course aux armements, notamment nucléaires, devient un élément central de l’équilibre mondial. Mais cette compétition dépasse largement le domaine militaire.

L’aéronautique, la conquête spatiale, les télécommunications ou encore la recherche scientifique avancée sont largement façonnées par les besoins stratégiques des États. Internet lui-même est né dans ce contexte : le réseau Arpanet, ancêtre direct du web, a été développé dans les années 1960 par l’armée américaine pour maintenir les communications en cas d’attaque nucléaire. Le GPS, aujourd’hui utilisé par des milliards de personnes, est une technologie militaire américaine rendue publique bien plus tard. En Europe, le programme Concorde illustre la même logique : un projet industriel et technologique porté par des États qui y voient autant un enjeu de prestige stratégique qu’un intérêt commercial.

Dans le même temps, l’Europe occidentale connaît une période de forte croissance industrielle — ce que les Français appellent les Trente Glorieuses. Les États jouent un rôle central dans l’organisation économique : grandes infrastructures, industries lourdes, énergie, transports. La production est encore largement nationale, les chaînes industrielles ancrées sur le territoire. C’est une Europe qui produit ce qu’elle consomme, et qui sait le faire. Mais elle ne produit pas vraiment sa propre défense — c’est l’OTAN, et derrière elle les États-Unis, qui assurent ce rôle.

C’est précisément ce que le président américain Dwight D. Eisenhower pointe dans un avertissement resté célèbre, prononcé en 1961 au moment de quitter le pouvoir. Il met en garde ses propres concitoyens contre la montée en puissance du complexe militaro-industriel américain — l’alliance croissante entre le Pentagone, les grandes industries d’armement et les décideurs politiques. Ce qui est frappant, c’est qu’Eisenhower parle depuis l’intérieur du système : c’est lui-même qui a contribué à le bâtir. La défense est devenue une industrie à part entière, avec ses propres intérêts, ses propres logiques, ses propres pressions sur le pouvoir politique. L’Europe, elle, n’a pas ce problème — parce qu’elle sous-traite sa sécurité à Washington. Une commodité qui ressemble à un avantage, mais qui creuse chaque année un peu plus sa dépendance stratégique.


Après 1991 : la fin de l’URSS et l’illusion d’une paix durable

La chute de l’Union soviétique en 1991 marque un tournant majeur. Pour beaucoup de responsables politiques et économiques, une nouvelle période s’ouvre, celle d’un monde plus ouvert, plus intégré, où les grands conflits entre puissances industrielles semblent appartenir au passé. Francis Fukuyama parle alors de « fin de l’histoire » : l’idée que la démocratie libérale et l’économie de marché ont définitivement gagné, et que le monde n’a plus vraiment de raison de se faire la guerre.

C’est dans ce climat que se diffuse l’idée de « dividendes de la paix » : puisque la menace s’est éloignée, autant réduire les budgets militaires et investir ailleurs. Les États-Unis eux-mêmes réduisent leur présence militaire en Europe — les 370 000 soldats américains de la Guerre froide fondent progressivement. Les États européens suivent le mouvement et réduisent à leur tour leurs armées, leurs stocks de munitions, et démantèlent certaines capacités industrielles liées à la défense. Ce qui semblait être du bon sens à l’époque se révélera plus tard une fragilité profonde : l’Europe se désarmait sans avoir jamais vraiment construit sa propre autonomie militaire.

Dans le même temps, l’Europe s’engage à fond dans la mondialisation. La logique est simple : pourquoi produire ici ce qu’on peut faire fabriquer moins cher ailleurs ? L’industrie textile part en Asie, la sidérurgie se restructure, des usines ferment dans le Nord de la France, en Wallonie, dans la Ruhr allemande. Ce mouvement de désindustrialisation n’est pas vécu comme une perte sur le moment — on parle de modernisation, de tertiarisation de l’économie. Mais il fragilise progressivement des savoir-faire, des chaînes de production et des territoires entiers. Et il crée des dépendances dont on ne mesure pas encore l’ampleur.


Mondialisation : quand les économies deviennent dépendantes les unes des autres

Dans les années 2000 et 2010, l’interconnexion des économies s’accélère et change de nature. Ce n’est plus seulement une question de commerce — c’est toute la structure productive qui se réorganise à l’échelle mondiale. Une voiture assemblée en Allemagne dépend de composants fabriqués en Pologne, de puces électroniques venues de Taïwan, de métaux extraits en République démocratique du Congo. Un smartphone concentre à lui seul des matières premières et des savoir-faire répartis sur quatre continents.

L’Europe, dans ce système, occupe une position confortable mais fragile. Elle est forte en ingénierie, en services, en agriculture. Mais elle a progressivement perdu la maîtrise de secteurs devenus stratégiques : elle importe l’essentiel de son gaz et de son pétrole, elle ne fabrique presque plus de semi-conducteurs, et elle dépend de quelques pays pour des matières premières critiques comme le lithium ou les terres rares, indispensables aux batteries et aux technologies numériques.

Ces dépendances restent invisibles tant que tout fonctionne. Elles apparaissent brutalement quand quelque chose se grippe. La pandémie de 2020 en donne une première démonstration : l’Europe se retrouve incapable de produire suffisamment de masques, de médicaments ou de composants électroniques. La guerre en Ukraine en 2022 en donne une seconde : la dépendance au gaz russe contraint les États européens à des arbitrages douloureux, en plein hiver.


Le retour de la guerre en Europe change tout

La guerre en Ukraine constitue un choc majeur pour les pays européens. Elle révèle une réalité que beaucoup avaient oubliée : une guerre de haute intensité consomme des quantités de matériel et de munitions que l’Europe n’était plus du tout en mesure de fournir.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La France produisait 20 000 obus par an — soit exactement ce qu’utilise l’Ukraine en deux jours de combat. Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, l’a reconnu publiquement : les stocks militaires européens étaient presque vides avant même que la guerre n’éclate. Trente ans de dividendes de la paix avaient laissé des armées sous-équipées, des usines reconverties ou fermées, et des savoir-faire industriels en partie perdus.

La guerre moderne impose aussi de nouvelles formes d’adaptation très rapides. L’usage massif des drones, notamment, a pris de court des armées organisées autour d’équipements lourds et coûteux. Se réarmer ne signifie plus seulement acheter des chars — c’est repenser toute une chaîne industrielle et technologique.

Mais il y a un autre choc, moins visible, qui accélère tout : la remise en cause du parapluie américain. Donald Trump, de retour à la Maison Blanche, remet ouvertement en question l’engagement des États-Unis dans l’OTAN, laissant entendre que la protection américaine n’a rien d’automatique. Ce que les Européens avaient considéré comme acquis depuis 1949 — une garantie de sécurité américaine indéfectible — apparaît soudain fragile. L’Europe réalise qu’elle a sous-traité sa défense pendant soixante-dix ans, et que la facture pourrait bien arriver.

Dans ce contexte, les États réévaluent leurs priorités. Les budgets militaires augmentent, les discours sur la souveraineté reviennent, et la notion d’« économie de guerre » réapparaît dans le langage politique — une expression que l’on n’avait plus entendue en Europe depuis des décennies.


Le retour des États stratèges

Ce qui se passe dans le domaine militaire n’est pas isolé. On observe depuis quelques années un mouvement plus large : les États européens reprennent la main sur des secteurs qu’ils avaient largement abandonnés à la logique du marché mondial.

L’exemple le plus frappant est celui des semi-conducteurs — ces puces électroniques sans lesquelles rien ne fonctionne, ni les voitures, ni les smartphones, ni les systèmes d’armement. L’adoption du règlement européen sur les semi-conducteurs en 2023 marque un changement majeur : en autorisant les subventions d’État pour ce secteur, l’Europe renoue avec une forme de politique industrielle qu’elle avait largement abandonnée. 43 milliards d’euros d’investissements publics et privés sont mobilisés d’ici 2030 pour tenter de reconquérir une part de souveraineté dans ce domaine.

Ce mouvement dépasse l’Europe. Aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act de 2022 mobilise des centaines de milliards de dollars pour relocaliser des industries stratégiques sur le sol américain. La logique est partout la même : après des décennies où l’on pensait que le marché mondial suffisait à tout organiser, les États reprennent un rôle de pilotage actif de leur économie.

La souveraineté redevient un mot central — non seulement dans le domaine militaire, mais dans l’énergie, l’industrie et la technologie.


Une époque qui change profondément

Et donc, si l’on replace les décisions actuelles dans une perspective longue, elles apparaissent moins comme des ruptures soudaines que comme le résultat d’une accumulation : trente ans de désarmement progressif, de désindustrialisation et de dépendances acceptées sans vraiment en mesurer le prix.

Les dépenses militaires ne sont alors qu’un indicateur parmi d’autres d’un changement plus profond : le retour des rivalités géopolitiques, la remise en cause des certitudes de la mondialisation et la réaffirmation du rôle stratégique des États.

Mais les gouvernements parlent de souveraineté pendant que les chaînes de production mondiales, elles, n’ont pas changé du jour au lendemain. Le discours a évolué plus vite que les structures réelles. Rupture profonde ou simple ajustement à la marge ? C’est peut-être la question centrale de la décennie qui s’ouvre.


Crédit photo : arnaud audoin. Pexels.