Infirmière habillée en partie avec des sac poubelle pour se protéger

Les faiblesses d’une société à flux tendus

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Je suis tombée, au cours d’une recherche, sur un ancien article de Frédéric Lordon gentiment titré : « Les connards qui nous gouvernent », consacré aux premiers jours de la pandémie de Covid-19, en mars 2020. Avec son habituel style corrosif et cette petite pointe de condescendance qui l’accompagne fréquemment, Lordon y étrillait les autorités françaises, accusées d’avoir été incapables de se préparer à une crise dont le risque était pourtant connu.

À l’époque, il y avait effectivement de quoi s’interroger et être horrifié : pénurie de masques, hôpitaux sous tension, décompte des morts journaliers, décisions qui semblaient changer d’un jour à l’autre… La crise allait révéler les fragilités d’un système que l’on avait pourtant passé des années à optimiser.

Le « juste à temps »

Notre économie fonctionne largement selon une logique simple : produire et stocker au plus près des besoins, limiter les capacités inutilisées, réduire les coûts. Pourquoi entreposer des mois des marchandises livrables en quelques jours ? Pourquoi conserver des capacités qui ne servent qu’occasionnellement ?

Un stock de masques coûte de l’argent lorsqu’il ne sert pas. Mais lorsqu’une pandémie survient et que les approvisionnements se compliquent, ce même stock devient précieux.

Zéro-stock, zéro-bed, zéro-résilience

Lorsqu’il parle de « zéro-stock, zéro-bed », Lordon pointe un mécanisme : à force de supprimer tout ce qui paraît inutile ou coûteux, on supprime aussi les capacités qui permettent de faire face à un choc.

Mais cette logique — issue de l’idéologie néolibérale, comme il le souligne — ne concerne pas que la France ou la santé : elle s’observe dans l’industrie (délocalisations, fermetures d’usines), l’agriculture (monocultures vulnérables aux maladies), et dans l’exploitation des ressources naturelles (sols épuisés, forêts rasées, stocks de poissons effondrés). Son principe : faire du profit à tout prix en réduisant tous les coûts, y compris ceux qui protègent collectivement.

Les pénuries et les tensions hospitalières de 2020 en sont la conséquence logique : fermeture de lits de réanimation, délocalisation de la production de masques et de médicaments, absence de planification malgré les alertes… Tous ces choix ont rendu le système vulnérable.

Un cas d’école : le H1N1 et les masques

Roselyne Bachelot, ministre de la Santé en 2009, avait fait constituer un stock massif de masques et commandé des vaccins en grande quantité face à la pandémie H1N1. Sur le moment, elle avait été largement moquée et critiquée pour ce qui semblait un gaspillage d’argent public. La pandémie H1N1 s’était révélée moins grave que redouté, les vaccins avaient été sous-utilisés, et le stock de masques jugé pléthorique et coûteux à entretenir. Résultat : en 2020, quand le Covid arrive, la France manque cruellement de masques. Bachelot rappelle alors, qu’elle avait constitué ce stock en 2009 et qu’il avait ensuite été laissé à l’abandon ou réduit par les gouvernements suivants.


Article de Frédéric Lordon. Blog le Monde Diplomatique : « Les connards qui nous gouvernent ».


Crédit photo : Amnesty international