Bureau de travail style années 50-60, lampe orange, dossiers et machine à écrire. crédit photo : Mart Production Pexel

Le néolibéralisme est-il une bureaucratie au service du marché ?

Il y a quelques années, j’avais pris des notes en écoutant un podcast du Monde Diplomatique intitulée Pierre Bourdieu contre Gaspar Koenig. Aujourd’hui, en les relisant, je relève deux citations. L’une de Bourdieu définissant le néolibéralisme comme un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle au marché pur » et une autre affirmant que « le néolibéralisme est une bureaucratie au service du marché. Un exemple : l’Union européenne. ». Toutes mes lectures antérieures et mes observations personnelles m’incitent à souscrire à ces thèses. J’ai quand même voulu faire une mise à jour des mes connaissances en la matière. En voici le résultat.

Le néolibéralisme désigne une vision économique qui promeut la libre concurrence, la privatisation et la déréglementation du marché — l’idée que le marché est la meilleure solution à la plupart des problèmes. Cette approche est souvent perçue comme une réduction du rôle de l’État. Toutefois, certains chercheurs montrent qu’elle s’accompagne paradoxalement d’une montée des procédures, normes et règles… autrement dit, d’une bureaucratie diffuse au service du marché.

Le paradoxe : moins d’État et pourtant plus de bureaucratie

Dans ce modèle, on pourrait s’attendre à un retrait net de l’État. Or, selon Béatrice Hibou (économiste, chercheuse au CNRS), le néolibéralisme donne lieu à une « bureaucratisation néolibérale », caractérisée par un usage massif de normes, de procédures, de certifications (j’en connais quelque chose avec l’affreuse norme Qualiopi ! ), souvent importées du monde de l’entreprise et appliquées dans tous les secteurs de la vie sociale et publique.

Cette bureaucratie ne se limite pas à l’administration publique classique. Elle investit les services sociaux, la microfinance, l’enseignement ou la justice, instaurant une formalisation systématique, de la paperasse numérique à l’accès au crédit, en passant par la conformité aux normes ISO.

Le néolibéralisme comme gouvernement par les normes

Sous le néolibéralisme, la gestion devient le langage dominant de l’action publique. On observe une logique managériale omniprésente : rationalité, efficacité, audit, résultat.

La frontière entre public et privé s’estompe : les mêmes procédures régissent désormais les hôpitaux, les universités et les entreprises. Cette culture du management véhicule un type de pouvoir diffus, souvent incarné par les individus eux-mêmes, en tant qu’ils s’auto-soumettent à ces normes.

Une bureaucratie au service du marché… et du pouvoir ?

Loin d’être une simple contrainte administrative, cette bureaucratie sert des objectifs de gouvernance. Elle impose une discipline individualisée, transforme les citoyens en « individus-entreprises », responsables de leurs échecs et succès, auditables, toujours sous surveillance.

On retrouve là une dimension politique : le néolibéralisme façonne les manières de penser et d’agir, en densifiant les dispositifs de contrôle et d’auto-contrôle. Au-delà de l’économique, on entre dans une forme renouvelée de pouvoir bureaucratique, imprégnant toute la société.

Critiques académiques

Pierre Bourdieu critique le néolibéralisme en montrant comment l’intervention de l’État s’oriente vers le pénal au détriment du social, et comment les champs bureaucratiques deviennent centraux pour transformer les idées en politiques publiques.

Michel Santi (économiste, financier) voit le néolibéralisme comme « un capitalisme oligarchique » depuis les années 1980.

Trois économistes du FMI ont publié en 2016 une critique des politiques d’austérité et de privatisation — pivots du néolibéralisme — pointant leur impact sur la production et la stabilité financière.

Joseph Stiglitz, prix Nobel, qualifie le néolibéralisme de « fondamentalisme de marché », stigmatisant son inefficacité (sauf pour les entreprises du CAC40, les fonds de pensions, les spéculateurs…), son instabilité et sa responsabilité dans la crise de 2008, la montée du chômage et des inégalités.

Conclusion

Le néolibéralisme se présente d’abord comme une doctrine de retrait de l’État et de liberté du marché. Mais cette vision masque un phénomène largement documenté : l’émergence d’une bureaucratie néolibérale, omniprésente et normative, qui encadre le fonctionnement du marché et des individus. Cette bureaucratie sert moins l’efficacité collective que la régulation systémique du marché, en instaurant des contrôles formels, partagés entre acteurs publics et privés.

En ce sens, oui, le néolibéralisme peut être vu comme une bureaucratie au service du marché — non pas par excès d’État, mais par la création d’un appareil procédural et généralisé qui soutient et pérennise la domination du marché…ou plus précisément d’un appareil qui soutient une fraction d’acteurs au sein du marché.


Pour aller plus loin :


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