Détail d'une affiche de propagande du fascisme italien

Le fascisme à travers l’analyse de Robert O. Paxton


Cela fait plusieurs mois que le terme « fascisme » est régulièrement employé dans les médias de masse, dans les médias alternatifs et dans les échanges internet. Certains observateurs alertent sur le fait que son utilisation, plus ou moins appropriée et plus ou moins alarmiste, risque de brouiller le débat et de décrédibiliser ceux qui l’emploient à tort et à travers.

Afin de ne pas rajouter de la confusion, de l’approximation là où la précision des mots est impérative, j’ai fait des recherches pour clarifier mon propre usage de ce concept.


Quand on parle de fascisme, on pense souvent à Benito Mussolini en Italie ou à Adolf Hitler en Allemagne : des régimes autoritaires, violents et nationalistes qui ont marqué le XXᵉ siècle. Mais une question se pose : comment un mouvement qui naît dans la marge peut-il en arriver à contrôler un État et à plonger une société entière dans la guerre et la persécution ?

C’est à cette question que répond l’historien américain Robert O. Paxton. Spécialiste de la France de Vichy et du fascisme européen, il a montré que le fascisme n’est pas seulement une idéologie, mais surtout un processus qui avance par étapes. Ses recherches éclairent également ce qui le différencie d’autres formes de dictatures ou de régimes autoritaires.

Robert O. Paxton, un historien américain

Robert Paxton, né en 1932, est un historien américain et professeur émérite à l’université Columbia (New York). Il s’est imposé comme une référence mondiale sur l’histoire du fascisme et, surtout, sur la France sous l’Occupation.

Son livre le plus connu, La France de Vichy (1972), démontre que le régime de Vichy n’a pas seulement subi l’Occupation nazie, mais a également pris des initiatives dans la collaboration, notamment dans la mise en œuvre de la politique antisémite. Ce travail a suscité un grand débat en France, en remettant en question une vision plus « indulgente » de Vichy.

Par la suite, Paxton s’est intéressé plus largement au fascisme européen, cherchant à le définir non seulement par des idées, mais comme une pratique politique évolutive. Dans ce cadre, il a publié en 1998 un article dans The Journal of Modern History, où il propose le schéma des « 5 étapes du fascisme ».

Cette approche dynamique évite de figer le fascisme dans une définition rigide et montre qu’un mouvement peut rester bloqué à une étape ou aller jusqu’à la radicalisation totale, selon le contexte.


Les 5 étapes du fascisme selon Paxton

Dans son article, Paxton décrit le fascisme comme un processus évolutif plutôt que comme une idéologie fixe. Voici ses cinq étapes :

  • 1. Création du mouvement : apparition de groupes nationalistes et autoritaires rejetant le système en place et attirant des partisans marginaux ou frustrés.
  • 2. Enracinement dans la vie politique : le mouvement gagne en visibilité, séduit une partie de l’opinion publique et commence à dialoguer avec les élites.
  • 3. Prise de pouvoir : grâce au soutien d’élites traditionnelles ou par un coup de force, le mouvement accède au gouvernement.
  • 4. Exercice du pouvoir : le régime transforme l’État, supprime les oppositions, instaure un culte du chef, déploie la propagande et encadre la société.
  • 5. Radicalisation : le régime bascule dans la violence extrême, souvent par la guerre ou la persécution massive (ex. nazisme et Shoah).

Ce modèle permet de comprendre pourquoi certains mouvements restent marginaux, tandis que d’autres évoluent vers des régimes totalitaires et violents.


Les différences entre le fascisme et d’autres formes d’autoritarisme

Pour Robert O. Paxton, il est important de ne pas confondre le fascisme avec d’autres régimes autoritaires. Beaucoup de dictatures existent dans l’histoire, mais elles ne fonctionnent pas toutes de la même manière. Ce qui distingue le fascisme, selon lui, est sa capacité à mobiliser activement les masses et à proposer une transformation radicale de la société au nom d’une renaissance nationale.

Certaines dictatures sont avant tout militaires. Leur objectif principal est de rétablir l’ordre après une période de crise ou d’instabilité politique. Dans ce type de régime, l’armée prend le pouvoir pour restaurer la discipline et maintenir le contrôle. La population n’est pas appelée à participer activement à un projet politique : elle doit surtout rester calme et obéir. C’est ce que l’on observe par exemple dans la dictature du général Augusto Pinochet au Chili.

D’autres régimes autoritaires sont plutôt conservateurs. Leur objectif est de préserver les structures traditionnelles de la société : l’influence de l’Église, le pouvoir des élites économiques ou encore les hiérarchies sociales existantes. Ces régimes ne cherchent pas à bouleverser la société, mais au contraire à maintenir un ordre considéré comme naturel. Le régime instauré par António de Oliveira Salazar au Portugal est souvent cité comme exemple de ce type d’autoritarisme.

Il existe également des dictatures personnelles, où l’essentiel du pouvoir est concentré entre les mains d’un seul dirigeant. C’est le cas de certaines dictatures africaines post-coloniales. Dans ces systèmes, le culte du chef peut être très fort, mais la population reste généralement spectatrice de la vie politique. Elle n’est pas mobilisée dans un projet collectif permanent, comme c’est le cas dans les régimes fascistes.

Le fascisme se distingue précisément sur ce point. Il ne repose pas uniquement sur la répression ou sur le contrôle de l’État. Il cherche aussi à séduire et à mobiliser la population. Il promet une renaissance nationale, souvent présentée comme une régénération par la force, la jeunesse et une forme de violence considérée comme « purificatrice ». Dans cette logique, la société entière peut être entraînée dans une dynamique de radicalisation qui conduit parfois à la guerre ou à la persécution interne.


L’apport de Robert O. Paxton est double : il clarifie le fonctionnement du fascisme comme un processus en cinq étapes et permet de le distinguer clairement d’autres régimes autoritaires.

Comprendre ces différences est essentiel pour analyser l’histoire du XXᵉ siècle et identifier les signes précurseurs d’un mouvement fasciste avant qu’il n’atteigne son stade de radicalisation et de violence de masse !


Bibliographie

Robert O. Paxton La France de Vichy (1972)

Cairn info. Janine Bourdin : Robert O. Paxton. La France de Vichy, 1940-1944 (1973)

Cairn info. Ugo Palheta : Comment le fascisme gagne la France

Robert O. Paxton The Journal of Modern History.  « 5 étapes du fascisme ».