Quand la finance cesse d’être un outil pour devenir une fin en soi
La financiarisation de l’économie est souvent présentée comme une rupture — comme si la finance avait pris le contrôle en quelques années, quelque part entre les chocs pétroliers des années 70 et les années 80 de Thatcher, Reagan et consorts. En réalité, il s’agit d’une succession de transformations économiques et politiques qui ont progressivement changé la manière dont fonctionne l’économie.
Pour comprendre cette évolution, nous allons repartir d’un point de départ : l’économie d’après seconde guerre mondiale.
Une économie centrée sur la production
Dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, l’économie des pays industrialisés repose avant tout sur la production.
Les entreprises fabriquent des biens, les vendent, et réinvestissent une partie des profits dans les machines, les usines, l’emploi et l’innovation. L’État joue un rôle important : il encadre les marchés, investit dans les infrastructures et soutient la croissance.
La finance existe, mais elle reste au service de cette économie productive. Les banques financent l’activité réelle — elles ne structurent pas encore l’ensemble du système économique.
Pendant les Trente Glorieuses, la croissance est forte, l’emploi industriel important, et les salaires progressent. Les logiques de long terme dominent : ce qui compte, c’est la capacité à produire et à vendre, pas la rentabilité à court terme pour les actionnaires.
Le tournant des années 70-80
À partir des années 70, ce modèle se fragilise. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 provoquent une hausse brutale des coûts de l’énergie. La croissance ralentit, le chômage augmente, et les marges de certains secteurs industriels — l’automobile, la sidérurgie — se réduisent.
C’est dans ce contexte qu’un tournant s’engage dans les années 80, avec des choix politiques convergents dans de nombreux pays.
On assiste d’abord à une ouverture maximale des marchés, c’est-à-dire à une réduction des protections douanières nationales et à une intensification du commerce international. Se produit également une dérégulation financière, autrement dit la suppression progressive de nombreuses règles qui encadraient les banques et les mouvements de capitaux. On observe une réduction du rôle direct de l’État dans l’économie, qui se traduit par moins d’interventions industrielles et plus de confiance accordée aux mécanismes de marché. Enfin, la libéralisation des mouvements de capitaux permet aux investisseurs de déplacer leur argent beaucoup plus facilement d’un pays à l’autre.
Ces transformations s’accompagnent de vagues de privatisations. Les télécommunications en sont un exemple typique, avec la transformation de France Télécom en Orange, désormais société privée cotée en bourse. Dans l’énergie, EDF a été partiellement ouverte aux marchés et contrainte de fonctionner dans un cadre concurrentiel européen. Dans les transports, la privatisation de certaines compagnies ferroviaires, comme British Rail au Royaume-Uni, illustre ce mouvement. Certains services publics, comme la gestion de l’eau dans plusieurs villes, ont également été confiés à des entreprises privées. Les infrastructures elles-mêmes — autoroutes, aéroports — deviennent des objets d’investissement pour des fonds spécialisés.
L’idée qui s’impose est alors que les marchés, y compris financiers, sont plus efficaces que l’État pour organiser la répartition des ressources dans l’économie.
La montée de la finance comme acteur central
À partir de cette période, la finance ne se contente plus de financer l’économie réelle. Elle devient un système à part entière, avec ses propres marchés — la Bourse, les obligations, les produits dérivés — et ses propres acteurs : banques d’investissement, fonds de pension, sociétés de gestion d’actifs.
Les entreprises ne sont plus seulement évaluées sur leur capacité à produire. Elles le sont de plus en plus sur leur rentabilité financière, leur valeur boursière et leur capacité à générer du rendement pour leurs actionnaires — ce qu’on appelle la logique de valeur actionnariale. Cela explique pourquoi des entreprises rentables peuvent décider de licencier ou de délocaliser : non pas parce qu’elles perdent de l’argent, mais parce que leurs actionnaires attendent davantage.
C’est dans ce contexte que des acteurs comme BlackRock prennent une importance croissante, en gérant des volumes de capitaux considérables et en influençant indirectement les stratégies de nombreuses entreprises.
La mondialisation des capitaux et le rôle central de la dette
Un autre changement majeur concerne la circulation de l’argent. Les capitaux circulent désormais librement à l’échelle mondiale.
Une entreprise française cotée en bourse peut voir une grande partie de son capital détenu par des fonds américains, canadiens ou asiatiques qui gèrent leurs placements à l’échelle globale, sans lien particulier avec le territoire où l’activité a lieu. Les décisions économiques sont alors de plus en plus influencées par des investisseurs étrangers aux réalités locales.
Dans ce nouveau contexte, l’endettement joue un rôle central. Les États, les ménages et les entreprises ont de plus en plus recours au crédit. Mais la dette ne sert plus seulement à financer l’activité : elle devient elle-même un actif financier, qu’on peut acheter, revendre et transformer en instrument d’investissement. Des crédits immobiliers ou des dettes d’entreprises peuvent ainsi être regroupés et revendus sur les marchés sous forme de titres. C’est ce mécanisme, poussé à l’extrême, qui est au cœur de la crise financière de 2008, avec la titrisation des crédits hypothécaires américains — les fameux subprimes.
Un changement de hiérarchie
Au terme de ce processus, la financiarisation peut se comprendre simplement.
Il ne s’agit pas seulement de la présence de la finance dans l’économie — elle a toujours existé. Il s’agit d’un changement de hiérarchie dans les logiques économiques.
Dans l’économie d’avant, la finance était principalement un outil au service de la production. Dans l’économie financiarisée, la production devient souvent un support de valorisation financière.
Ce déplacement explique pourquoi des secteurs très différents — de l’industrie aux services publics — peuvent aujourd’hui être analysés à travers les mêmes logiques de rendement et d’investissement. Le logement en est l’exemple le plus visible, et le plus concret pour la plupart des ménages.
Pour aller plus loin :
Frédéric Lordon — La crise de trop (Fayard, 2009)
Un texte écrit après la crise de 2008, qui explique de manière claire les mécanismes de la finance dérégulée. Il permet de comprendre le fonctionnement des marchés financiers et les logiques qui conduisent aux crises, sans nécessiter de formation économique préalable.
Marlène Benquet — La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026)
Un travail sociologique récent qui décrit le rôle central des gestionnaires d’actifs dans le capitalisme contemporain. Ces acteurs gèrent des capitaux sans en être propriétaires et influencent fortement les entreprises et les choix économiques. L’enquête est très documentée, mais reste accessible, avec une volonté de rendre visibles des mécanismes souvent peu connus. Elle prolonge directement les questions de financiarisation abordées dans l’article.
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Crédit photo : Yan Krukau. Pexels.
