Daniela Gabor

Le Wall Street Consensus par Daniela Gabor, économiste

Classé dans : Concepts et auteurs, Notes de synthèse | 0

On imagine un pays pauvre qui veut construire des panneaux solaires mais l’argent manque. Des investisseurs internationaux bienveillants… proposent de financer le projet, à condition que l’État garantisse leurs bénéfices en cas de problème. Si le projet échoue, c’est le budget public qui paie. S’il réussit, les profits partent à l’étranger. Sympa, n’est pas ? C’est ce mécanisme que l’économiste Daniela Gabor a nommé le Wall Street Consensus. J’ai eu envie de vous faire connaître cet aspect de son travail car il illustre mieux que n’importe quel discours ce que signifie réellement « mobiliser les capitaux privés.

Née en Roumanie, formée entre Bucarest, Rotterdam et l’Écosse, Daniela Gabor enseigne aujourd’hui à la SOAS University of London. Son parcours n’est pas celui d’une universitaire pur jus : avant d’entrer dans l’académie, elle a travaillé comme analyste de risques dans le secteur privé et comme consultante pour les Nations unies en Amérique latine. Elle connaît le langage de la finance avant de l’étudier sous microscope. Ce qui lui donne une lecture de l’intérieur.

Son concept central, forgé en 2021, part d’un constat simple. Depuis les années 1990, les grandes institutions internationales — Banque mondiale, FMI, G20 — répètent le même message : pour financer le développement ou la transition climatique, il faut attirer les capitaux privés. Ce que ce slogan dissimule, c’est le rôle exact que jouent les États dans l’affaire. Ils ne se retirent pas. Ils restent, mais pour absorber les risques à la place des investisseurs. Les ressources publiques servent à rendre les projets suffisamment rentables pour satisfaire les exigences des grands fonds d’investissement. Les biens communs — eau, énergie, santé, logement — deviennent des produits financiers. Les investisseurs continuent à prendre certains risques, mais les risques les plus lourds sont progressivement socialisés tandis que les gains restent largement privatisés. Cela illustre la remarque que l’on lit ou entendu parfois : mutualisation des pertes, privatisation des bénéfices. Un phénomène que je trouve injuste et horripilant.

Ce cadre, Gabor l’applique partout : aux sommets climatiques, aux dettes des pays africains, aux politiques de la Banque centrale européenne. Son travail se situe à la frontière entre économie du développement, finance internationale et politique monétaire. L’objectif n’est pas seulement de décrire les marchés financiers mais de comprendre comment ils influencent désormais la façon dont les États conçoivent leurs politiques publiques. Elle publie dans des revues académiques, mais aussi dans des médias comme Jacobin ou Phenomenal World ; deux références sérieuses pour qui veut suivre le débat économique critique en anglais.

Comme beaucoup d’économistes critiques contemporains, Gabor occupe une position particulière : elle analyse les limites du système tout en conseillant régulièrement le Parlement européen, le G20 sous présidence brésilienne et les Nations unies. Cette situation soulève une question récurrente : jusqu’où peut-on transformer un système lorsqu’on agit depuis son intérieur ?

Face à ce modèle, elle propose ce qu’elle appelle le « Big Green State » : un État qui ne se contente pas de séduire les investisseurs privés, mais qui organise directement la transition, fixe des règles contraignantes au capital et reprend la main sur des secteurs stratégiques. Des économistes proches de ses convictions, comme l’américain J.W. Mason, lui reprochent de tracer la frontière trop nettement. Certains dispositifs publics-privés, comme la loi Biden sur le climat aux États-Unis, contiendraient selon eux des leviers de transformation réels malgré leurs imperfections. Le débat est ouvert : faut-il refuser les compromis parce qu’ils consolident un système, ou s’en emparer pour le faire bouger ?

Ce que Gabor nous permet de comprendre, c’est pourquoi les grands sommets climatiques ressemblent souvent à des salons de la finance hype. Pas à cause d’une conspiration, mais parce que l’architecture même de ces réunions – qui est invité, quelles solutions sont jugées « réalistes » — oriente les décisions dans un sens favorable aux détenteurs de capitaux. Nommer ce mécanisme, c’est déjà se donner les moyens de le discuter.


A lire également sur arteacom : Crédits carbone, une absurdité écologique devenue système spéculatif.


Pour aller plus loin :

A visionner : la série Arte Money de Gérard Mordillat (disponible sur Arte.tv).

« The Wall Street Consensus », Development and Change, 2021 (accès libre en ligne).

Les analyses de D. Gabor sur le très sérieux site d’économie politique :  phenomenalworld.org.