Alors même que les inégalités explosent, que la précarité s’installe durablement, qu’on ne cesse de nous parler des métiers qui vont disparaître à cause de l’I.A et que les conditions de vie des classes populaires et de la classe moyenne se dégradent à vitesse grand V, le marxisme semble relégué au rang de vieillerie poussiéreuse, comme un truc de vieux prof barbu des années 70. Cette question, je me la suis posée il y a quelques jours. Pourquoi les idées marxistes, autrefois si fortes, paraissent-elles aujourd’hui inaccessibles voire indifférentes, aux classes mêmes qu’elles prétendent défendre ?
Pour aborder cette question, il m’a paru essentiel de rappeler ce qu’est le marxisme, puis de croiser les analyses de plusieurs auteurs qui, chacun à leur manière, éclairent les raisons de cette disparition du marxisme du paysage culturel, politique et social contemporain.
Quand est né le marxisme ?
Le marxisme naît au milieu du XIXe siècle avec la pensée de Karl Marx (philosophe, économiste, journaliste) et de son collaborateur Friedrich Engels (industriel, philosophe, théoricien socialiste).
Quelques dates clés :
- 1844 : Marx écrit les Manuscrits de 1844 où il commence à développer sa critique de l’aliénation du travail.
- 1845-46 : L’idéologie allemande (avec Engels) affirme que ce sont les conditions matérielles de production qui déterminent les idées, les modes de pensée des individus.
- 1848 : Manifeste du Parti communiste. Base du marxisme politique : lutte des classes, révolution, abolition du capitalisme.
- 1867 : parution du Capital, œuvre majeure sur le fonctionnement du capitalisme.
Le mot « marxisme » lui-même émerge dans les années 1870-1880, quand les idées de Marx commencent à être reprises, structurées et revendiquées par des penseurs et partis politiques, notamment sous l’influence d’Engels, puis de Karl Kautsky (théoricien marxiste, journaliste), Rosa Luxemburg (militante révolutionnaire, économiste, théoricienne socialiste), Georgi Plekhanov (philosophe, militant marxiste russe).
Une définition du marxisme
Le marxisme c’est à la fois :
– une méthode d’analyse : il s’agit de comprendre les sociétés humaines à partir des rapports de production, c’est-à-dire des conditions concrètes de la production des richesses, et des conflits entre classes sociales.
– une théorie politique : qui affirme que l’histoire humaine est traversée par la lutte des classes, et que l’émancipation passe par l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme.
– une critique du capitalisme : système fondé sur l’accumulation du capital par l’exploitation du travail, engendrant des inégalités structurelles.
Cette grille de lecture a irrigué pendant plus d’un siècle les mouvements ouvriers, les partis socialistes et communistes, les luttes d’indépendance, les révolutions et bien des intellectuels. Aujourd’hui pourtant, elle semble perdue dans les limbes.
Pourquoi ce silence ?
Plusieurs penseurs se sont penchés — directement ou indirectement — sur cette question du déclin du marxisme dans les classes populaires. En croisant leurs analyses, on peut dégager plusieurs pistes explicatives.
Un renversement culturel : la marchandisation du désir
Michel Clouscard (sociologue et philosophe), dans ses ouvrages comme Le Capitalisme de la séduction, montre que le capitalisme, après 1968, a muté. Il n’est plus seulement répressif et conservateur : il devient permissif, investissant les désirs, la consommation, les styles de vie. La révolution culturelle, au lieu d’émanciper les individus, les a intégrés au système par la jouissance, le loisir, la publicité. Le marxisme, centré sur le travail, apparaît décalé dans une société qui valorise la liberté de consommer.
Jean-Claude Michéa (philosophe, essayiste) prolonge ce constat : en dénonçant l’alliance entre capitalisme économique et individualisme libéral, il montre que la gauche a abandonné le peuple au nom du « progrès ». Résultat : le marxisme est assimilé à une vieille idéologie autoritaire ou moralisatrice, tandis que le système vante la liberté, le choix, l’autonomie dans le cadre du marché.
Une fragmentation anthropologique et identitaire
Dany-Robert Dufour (philosophe), dans Le Divin Marché ou La Cité perverse, analyse le basculement anthropologique que le néolibéralisme opère : il ne produit pas seulement de nouveaux rapports économiques, mais fabrique un nouveau type de sujet — narcissique, pulsionnel, individualiste — incapable de se penser comme membre d’une classe. Le marxisme – qui supposait un sujet collectif – est donc rendu obsolète.
Zygmunt Bauman (sociologue), avec la notion de modernité liquide, décrit un monde sans attaches durables où les identités flottent, où l’instabilité est la norme. Dans cet univers, les appartenances de classe s’effacent au profit de comportements de consommateurs, mobiles, flexibles, incertains.
L’intégration par la consommation et les industries culturelles
Theodor Adorno (philosophe, musicologue) et Max Horkheimer (philosophe, sociologue), figures de l’École de Francfort, avaient déjà observé dans les années 1940-50 comment les industries culturelles (cinéma, radio, musique populaire) formatent les goûts, canalisent les frustrations et diffusent une vision du monde compatible avec le capitalisme. La culture devient un outil d’intégration, neutralisant toute critique radicale.
Bernard Stiegler (philosophe), plus proche de nous, parlait de « prolétarisation » des esprits : à force d’être privés de savoirs, de transmission, de capacité critique, les individus ne peuvent plus penser leur condition. Le marxisme devient inaccessible car il exige des outils conceptuels que l’école, les médias ou la culture populaire ne fournissent plus.
L’échec politique et le discrédit historique
L’effondrement du bloc soviétique, les dérives autoritaires des régimes communistes, les échecs électoraux des partis marxistes ont contribué à délégitimer le marxisme en l’associant à une utopie dangereuse ou à une impasse historique. Cette lecture est alimentée par des décennies de propagande anticommuniste et de réécriture libérale de l’histoire, comme l’ont montré Annie Lacroix-Riz (historienne) et Domenico Losurdo (philosophe, historien).
Le brouillage par les nouvelles luttes
Nancy Fraser (philosophe et féministe) a analysé la façon dont les luttes pour la reconnaissance (genre, race, sexualité, etc.) ont parfois remplacé la lutte des classes. Elle critique ce qu’elle appelle le « néolibéralisme progressiste » qui combine droits individuels et économie capitaliste. Ce brouillage contribue à rendre le marxisme inaudible car considéré comme dépassé, aveugle à certaines oppressions, voire système oppressif lui-même.
Frédéric Lordon (économiste et sociologue), dans La Condition anarchique, rejoint cette critique mais tente de réajuster les luttes : pour lui, il faut reconnecter les désirs personnels ou collectifs à des enjeux politiques, c’est-à-dire faire en sorte que les envies, frustrations ou aspirations des individus deviennent des moteurs d’action politique et collective, pas juste des choix privés ou consuméristes.
Un oubli fabriqué ?
Si le marxisme ne parle plus à grand monde ce n’est pas parce qu’il est faux, dépassé ou inutile. C’est parce que tout a été fait pour qu’il soit oublié, ridiculisé, remplacé, disqualifié. Parce qu’il y a eu un grand changement des modes de vie, une transformation de la mentalité des individus, un effacement de la classe ouvrière dans l’imaginaire collectif… tout le monde se réclamant de la classe moyenne…
Le marxisme pourrait…peut-être… retrouver une forme d’audience à condition de mettre à jour ses concepts et de créer une grille de lecture lisible par celles et ceux qu’il prétend défendre.
Une grille qui reparte du réel vécu des gens, qui montre clairement les rapports de force et les dominations là où ils se logent aujourd’hui : dans le travail morcelé, ubérisé, dans le crédit et l’endettement de masse, dans les plateformes numériques et la captation de nos données personnelles, dans la délocalisation des emplois à l’étranger depuis les années 80, dans le langage managérial qui dissimule l’exploitation (la sociologue du travail Danielle Linhart en parle très bien !), dans l’idéologie de la responsabilité individuelle (il suffit de se remettre en question, prendre un coach et on peut changer sa condition…) et dans l’État qui protège surtout les grandes entreprises.
crédit photo : Whirligigtop Pixabay.
