« Tout est permis mais rien n’est possible »
Mise à jour : le 14 avril 2026
Michel Clouscard (1928-2009) était un philosophe et sociologue français. Il est surtout connu pour sa critique du capitalisme libéral, qu’il considère comme une nouvelle forme de domination sociale — plus subtile que les précédentes, parce qu’elle passe par le plaisir et non par la contrainte.
Clouscard analyse comment le capitalisme s’est transformé après la Seconde Guerre mondiale. Ce système ne se contente plus de contrôler les moyens de production : il s’étend à tous les aspects de la vie quotidienne — consommation, loisirs, désirs.
Une “liberté piégée”
Pour Clouscard, le libéralisme économique s’est allié au libéralisme culturel pour mieux contrôler les individus.
Il parle d’une « liberté piégée » : le consommateur croit qu’il est libre de satisfaire ses désirs, mais ces désirs sont en réalité fabriqués par le marché — ce que Galbraith avait déjà nommé la « création artificielle des besoins », et que Clouscard radicalise en y ajoutant une dimension politique.
Le capitalisme de la séduction
Dans « Le capitalisme de la séduction » (1981), il montre comment le capitalisme utilise le plaisir, la sexualité et le spectacle pour intégrer les individus au système économique.
C’est là que sa thèse prend tout son tranchant. Les révoltes des années 1960 visaient à libérer les mœurs et à contester l’ordre établi. Clouscard montre qu’elles ont été récupérées : le capitalisme a absorbé cette énergie contestataire pour en faire un moteur de consommation. La liberté sexuelle devient publicité. La transgression devient produit. Ce qui devait ébranler le système a fini par le renforcer.
Une critique élargie du marxisme
Clouscard s’inspire de Marx pour analyser les rapports de classe, mais il va plus loin. Il montre que la bourgeoisie n’a pas seulement résisté aux critiques culturelles : elle les a intégrées pour mieux asseoir son pouvoir. La contestation devient elle-même un objet à consommer.
L’art contemporain en est un exemple parlant : souvent présenté comme subversif, il fonctionne en réalité comme un instrument de distinction sociale, de spéculation et de prestige. La forme du défi reste, le fond a changé de camp.
Une pensée exigeante mais d’une actualité frappante
L’œuvre de Clouscard est souvent jugée difficile d’accès en raison de son vocabulaire théorique, mais l’idée centrale est limpide : le capitalisme libéral utilise le désir pour dominer, tout en prétendant libérer les individus.
Son œuvre a été lue à gauche comme à droite — parfois récupérée, souvent mal citée. Ce qui en dit long sur sa puissance d’irritation : une pensée qui dérange les deux camps à la fois a souvent touché quelque chose de réel.
Plus que jamais, aujourd’hui nous vivons dans ce capitalisme de la séduction : publicité toujours aussi envahissante, réseaux sociaux addictifs, objets technologiques à profusion et rapidement obsolètes, tourisme low cost, fast fashion.
Collectivement, le capitalisme de la séduction alimente le surendettement, l’épuisement écologique et la dépendance à la consommation comme source d’identité.
La formule de Michel Clouscard — « tout est permis mais rien n’est possible » — résume ainsi ce que notre présent confirme chaque jour : une société qui multiplie les libertés apparentes tout en limitant les véritables possibilités de transformation. C’est aussi ce qu’a analysé plus récemment la philosophe Lea Ypi : Être libre, c’est pouvoir choisir en connaissance de cause.
Sources et références
- Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, La Dialectique de la raison, 1944 — les deux philosophes de l’École de Francfort y montrent comment la culture de masse, devenue industrie, formate les esprits et neutralise l’esprit critique au service du système capitaliste.
- John Kenneth Galbraith, L’ère de l’opulence (The Affluent Society), 1958 — l’économiste américain y analyse comment le capitalisme industriel fabrique artificiellement les besoins des consommateurs pour soutenir sa propre croissance.
- Michel Clouscard, Le Capitalisme de la séduction, Éditions Sociales, 1981 — l’ouvrage de référence dans lequel Clouscard développe sa thèse sur l’alliance entre libéralisme économique et libéralisme culturel.
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Wikipedia : Le Capitalisme de la séduction
Crédit photo : Borko Manigoda. Pexels.
