Quand nos choix sont orientés par le marché et nos conditions socio-économiques
En circulant sur le site du Collège de France qui fourmille de textes passionnants, je suis tombée sur un entretien entre Lea Ypi, professeure de politique et de philosophie et la journaliste Emmanuelle Picaud.
Intitulé Être libre, c’est aussi réfléchir à ce qui nous rend libres, le texte aborde le thème de la liberté à partir du vécu de Lea Ypi en tant que ex-jeune Albanaise. L’Albanie, ancien bastion communiste, est passée dans les années 1990, tout comme l’URSS, au système capitaliste. Ce changement a fait naître beaucoup d’espoir, mais les désillusions sont malheureusement vite apparues.
Avoir le choix ne suffit pas pour être libre
Être libre ne consiste pas seulement à choisir. Pour Lea Ypi, la véritable liberté est une liberté morale : elle suppose de comprendre les raisons qui guident nos décisions et de pouvoir les justifier. Dans cette perspective, inspirée de Kant, un choix n’est vraiment libre que s’il est réfléchi et assumé. Or, dans nos sociétés libérales, cette exigence tend à disparaître. Le capitalisme multiplie les options, mais il produit souvent des choix orientés par la publicité et les algorithmes.
Avoir le choix ne suffit donc pas pour être libre. Par exemple, choisir entre dix produits différents au supermarché ne dit rien sur notre liberté réelle. La vraie question est : pourquoi choisit-on cela et dans quelles conditions ? Si nos décisions sont guidées par l’habitude, la pression sociale ou la nécessité économique, elles restent en grande partie illusoires. Être libre suppose alors de comprendre les règles qui encadrent nos choix et de pouvoir les remettre en question.
La fin d’une dictature ne garantit pas la liberté
En Albanie, la chute du régime communiste a supprimé la censure et la répression politique. Mais cela n’a pas automatiquement créé une société plus libre. Beaucoup de personnes ont perdu la sécurité matérielle, l’accès à certains droits ou la solidarité collective. La contrainte ne disparaît pas : elle change de forme. On passe de la contrainte de l’État à celle du marché.
Le capitalisme crée des “faux choix”
Le capitalisme contemporain donne l’impression d’une grande liberté parce qu’il multiplie les options. Mais ces options – comme par exemple, une pléthore de types de yaourts dans nos linéaires – sont souvent orientées. La publicité influence les désirs (lire Michel Clouscard à ce sujet), les algorithmes sélectionnent à notre place, et les contraintes économiques limitent ce que l’on peut réellement choisir.
On choisit, mais dans un cadre très étroit, déjà décidé par d’autres.
Lea Ypi lie également la dignité humaine à la capacité de faire des choix moraux. Les travailleurs migrants, par exemple, sont privés de dignité non pas juridiquement, mais parce que leurs conditions précaires ne leur permettent pas de faire les choix moraux qu’ils souhaiteraient faire.
La liberté se construit collectivement
On n’apprend pas à être libre tout seul. L’éducation, les lois, les institutions, les relations sociales jouent un rôle central. Une personne sans accès à l’éducation, à un revenu stable ou à des droits effectifs ne peut pas exercer pleinement sa liberté. Par exemple, un enfant privé d’école ou un travailleur sans contrat de travail est limité dans ses choix et ses opportunités.
La liberté ne se réduit pas à une affaire individuelle.
Elle dépend aussi des structures sociales et politiques qui encadrent nos vies. Pour Lea Ypi, cela signifie que la liberté doit être pensée collectivement : comment créer des institutions justes, des systèmes éducatifs accessibles et des protections sociales qui permettent à chacun de s’épanouir
Lien vers le texte sur le site du Collège de France : Être libre, c’est aussi réfléchir à ce qui nous rend libres
Crédit photo Pexels : Hobi industri
