Désir partout, bien-être nulle part, c’est l’idée diffuse qui m’est venue à l’esprit ce matin. Peut-être, est-ce le visionnage en cours de la série Dix pour cent qui m’a fait ressentir cela. Je regarde une série tous les dix ans, environ. La dernière étant « Ainsi soient-ils », l’excellente fiction qui nous plongeait dans le quotidien de séminaristes contemporains.
Dix pour cent, qui est rediffusé actuellement a, semble-t-il, eu beaucoup de succès à sa sortie (2015). La série parle des coulisses du cinéma en prenant pour point central une agence artistique parisienne. Chaque épisode met en scène un acteur ou artiste connu. Les acteurs excellent dans des situations décalées qui les désacralisent un peu, ce qui est gentiment rigolo.
Le cinéma – ce pur produit capitalistique – fascine : les actrices glamours et leur vie de rêve…. Le désir partout ! Et pourtant, il a depuis longtemps mauvaise réputation. Au lycée, on se disait « pour arriver en tant qu’actrice, il faut coucher »…sous-entendu, avec le producteur ou tout au moins avec des types mystérieux qui gravitaient dans ce milieu. Certaines d’entre nous avaient déjà perçu le côté malsain, fragilisant du métier d’actrice. C’était il y a quarante ans, et depuis, Metoo ne cesse de révéler le caractère obscure de ce monde clinquant. Le bien-être nulle part …
Imprégnée donc par cette série et le sentiment ambigu qu’elle génère en moi – le cinéma, ce monde impitoyable rempli de narcissiques et d’opportunistes sans empathie, tellement éloigné du mien et de celui de mes proches, j’ai voulu creuser cette question en repensant au livre du sociologue Michel Clouscard « Le Capitalisme de la séduction ».
Dans cet essai, Clouscard montre comment le capitalisme a su transformer les contestations des années 60-70 en opportunités commerciales. La libération des mœurs, l’appel à plus de liberté, à plus de choix, ont été récupérés pour alimenter la machine à désirs. Désormais, on ne vend plus seulement des produits qui remplissent une fonction spécifique ; on vend des styles de vie, des expériences, des émotions. On vend surtout un maximum de fantasmes. Vous cherchiez des chaussures pour marcher sans avoir mal aux pieds ? On vous vend des chaussures qui vous rendront stylé(e) et audacieux(se) au travail.
Ce n’est plus seulement l’usine qui produit, c’est l’ensemble de la société — médias, publicité, culture — qui fabrique du désir. On nous pousse à vouloir tout, tout de suite : le corps idéal, le métier épanouissant, les vacances enrichissantes spirituellement, la déco inspirante. Et quand on obtient ce qu’on voulait, c’est déjà passé de mode. Il faut déjà penser à la suite. À mieux. À plus.
Ce consumérisme omniprésent donne le sentiment de liberté et de choix multiples, mais il produit aussi un inconfort diffus. Loin d’un apaisement, il entretient une tension permanente. Une course qui ne s’arrête jamais jalonnée de shoots d’achats plus ou moins compulsifs…ces drogues autorisées.
Et c’est là que le mal-être s’installe. Le bien-être, lui, semble toujours repoussé. Comme si, à force d’être sollicités, surchargés de possibilités, nous avions perdu quelque chose de plus simple : le contentement, la paix intérieure, la lenteur.
Nous vivons dans une société qui promet beaucoup mais qui épuise. Et qui souvent, en retour, culpabilise : si tu n’es pas heureux, c’est que tu t’y prends mal. Tu n’as pas de volonté ! Remets-toi donc en question, va chez le psy ou prends un coach !
Liens :
Wikipédia : Michel Clouscard « Le Capitalisme de la séduction »
Crédit photo Pexel : Marcus Herzberg.
