Le sujet de cet article m’est venu à la suite de recherches sur les manufactures de faïences sous l’Ancien Régime en France (Nevers, Rouen, Strasbourg, Lunéville et Saint-Clément…). J’ai réalisé à quel point le système était verrouillé ou disons, très encadré. À l’époque, fonder un atelier, une petite fabrique ou une manufacture relevait d’un véritable parcours du combattant. Il fallait obtenir une autorisation officielle du roi ou des autorités locales pour une manufacture ou bien adhérer à une corporation pour un atelier artisanal.
Certains penseurs ont estimé que cette organisation étatique et corporative limitait la création de richesses et ont proposé des approches alternatives connues sous le nom de libéralisme économique.
Le libéralisme économique est une doctrine qui valorise la liberté des individus dans les activités économiques, l’initiative privée et un rôle limité pour l’État. Retracer son évolution historique permet de comprendre comment les sociétés ont progressivement reconnu la liberté d’échanger, d’investir et de créer des entreprises. Friedrich Hayek, économiste et philosophe autrichien, souligne dans The Road to Serfdom (1944) l’importance de la liberté individuelle pour le bon fonctionnement de l’économie.
L’époque des corporations et du contrôle royal avant le XVIIIe siècle
Avant le XVIIIe siècle, l’économie n’était pas conçue comme un espace de liberté individuelle, mais comme une composante stratégique de l’État et de l’ordre social.
Les corporations réglaient alors la vie économique. Ces associations de professionnels d’un même métier (artisans, commerçants, maîtres d’atelier) encadraient les activités pour plusieurs raisons :
- garantir la qualité des produits et services,
- assurer la transmission des savoir-faire par l’apprentissage et le compagnonnage,
- contribuer à la stabilité sociale par une régulation de l’offre et de la concurrence.
Elles offraient aussi à l’État un moyen de contrôle fiscal et participaient à la vie communautaire en réglant les conflits et en assumant des fonctions de gouvernance locale. Ce système protégeait consommateurs et professionnels en place, mais il limitait la liberté individuelle de créer une entreprise ou de pratiquer un métier de manière autonome.
Les mercantilistes, économistes et penseurs des XVIe et XVIIe siècles, mettaient l’accent sur le commerce international et l’accumulation de richesses au profit de l’État. Comme l’a montré l’économiste suédois Eli Heckscher dans Mercantilism (1935), ils justifiaient des politiques d’intervention gouvernementale pour favoriser les exportations et limiter les importations, illustrant le poids du contrôle étatique sur l’économie.
Les artisans du libéralisme classique au XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle émergent les premières théories explicitement libérales. Ces idées économiques s’appuient sur des fondations philosophiques posées dès le siècle précédent, notamment par John Locke qui défendait la propriété privée comme un droit naturel. Cette conception philosophique de la liberté individuelle va nourrir toute la pensée libérale naissante.
Les physiocrates français, tels que François Quesnay, considéraient l’agriculture comme la source principale de richesse et défendaient le principe du « laisser-faire ». Pour eux, l’État devait laisser agir les individus librement sur le marché, avec une intervention minimale.
Adam Smith, philosophe et économiste écossais, développe cette vision dans La richesse des nations (1776). Il introduit la notion de « main invisible », selon laquelle la recherche de l’intérêt individuel peut produire, sans en avoir l’intention, un bénéfice collectif. Il défend ainsi la liberté de production, d’échange et de fixation des prix, tout en reconnaissant à l’État un rôle limité d’arbitre et de garant des règles.
D’autres économistes classiques ont enrichi ces idées. David Ricardo a fondé la théorie de l’avantage comparatif, base du libre-échange international, tandis que Jean-Baptiste Say a formulé la loi dite des débouchés, affirmant que l’offre crée sa propre demande.
Les critiques du libéralisme à l’ère industrielle – XIXe
Au XIXe siècle, le libéralisme s’adapte à la Révolution industrielle et aux transformations économiques. L’historien américain David Landes, dans The Unbound Prometheus (1969), montre que le renforcement des droits de propriété et du droit contractuel facilite industrialisation et commerce international.
Mais cette période voit aussi émerger des voix critiques. John Stuart Mill, philosophe et économiste britannique, nuance le libéralisme classique. Il défend l’intervention de l’État dans les domaines sociaux (éducation, protection des travailleurs). Il distingue aussi les lois économiques de production des choix politiques de distribution des richesses.
Karl Marx va plus loin en proposant une critique radicale du capitalisme libéral. Dans Le Capital (1867), il analyse les mécanismes d’exploitation inhérents au système capitaliste et dénonce l’aliénation des travailleurs. Pour Marx, la liberté économique prônée par les libéraux masque en réalité une domination du capital sur le travail, génératrice d’inégalités croissantes et de crises systémiques. Sa critique influencera durablement les mouvements ouvriers et les politiques sociales.
Le libéralisme face aux crises du XXe siècle
Face aux crises du XXe siècle, certains penseurs réinterprètent les fondements du libéralisme. Karl Polanyi, notamment dans La Grande Transformation (1944), analyse les conséquences sociales de la libéralisation des marchés et défend l’idée que le marché autorégulateur ne peut fonctionner sans régulations sociales fortes. Il montre comment la tentative d’instaurer un marché totalement libre a provoqué des réactions de protection sociale.
Joseph Schumpeter, de son côté, introduit la notion de « destruction créatrice » pour expliquer comment l’innovation permanente bouleverse l’ordre économique dans un capitalisme dynamique. Loin de voir le capitalisme comme un système stable, il le décrit comme un processus perpétuel de transformation.
En Allemagne, à la même époque, des économistes comme Walter Eucken et Wilhelm Röpke jettent les bases de l’« économie sociale de marché », qui concilie liberté économique et intervention régulatrice de l’État. Ce courant ordolibéral influence profondément la construction économique de l’Europe d’après-guerre, proposant une troisième voie entre libéralisme pur et planification étatique. Cette approche sera mise en pratique en Allemagne de l’Ouest à partir de 1948.
Conclusion
L’histoire du libéralisme économique est une longue évolution où se mêlent idées philosophiques, théories économiques et contextes historiques. Elle illustre la quête d’un équilibre entre liberté individuelle, innovation et régulation.
Le néolibéralisme, évolution majeure du XXe siècle, est abordé dans un article spécifique pour approfondir ses concepts, débats et enjeux contemporains.
Références bibliographiques
- Adam Smith — La richesse des nations (1776)
L’œuvre fondatrice du libéralisme économique, expliquant les bases du marché libre, de la division du travail et de la « main invisible ». - Friedrich Hayek — La route de la servitude (1944)
Un texte clair sur l’importance de la liberté économique pour préserver la liberté politique. - Milton Friedman — Capitalisme et liberté (1962)
Un plaidoyer accessible pour la dérégulation, la privatisation et les marchés libres. - David Landes — Prométhée libéré (1969)
Une histoire vivante de l’industrialisation et du rôle des droits de propriété et des marchés. - John Stuart Mill — De la liberté (1859)
Une réflexion philosophique sur la liberté individuelle et la justice sociale, nuançant le libéralisme classique. - Karl Polanyi — La Grande Transformation (1944)
Une critique accessible du marché autorégulateur qui invite à penser la régulation sociale.
