Banquiers financiers en train de discuter

Les acteurs de la finance – Financiarisation de l’économie #2


Quand on parle de « la finance », on a souvent l’impression de désigner un monde lointain, rempli de traders postés devant des myriades d’écrans. Pourtant, derrière ce mot se trouvent des institutions très concrètes : banques, fonds d’investissement, sociétés de gestion d’actifs, banques centrales ou encore fonds spéculatifs.

Ces acteurs n’ont pas tous le même rôle, ni la même histoire. Pour comprendre comment ils ont pris autant de place, nous allons les passer en revue un par un — en commençant par les plus anciens.


À l’origine : les banques au cœur du système

Pendant longtemps, le rôle principal de la finance était relativement simple : faire circuler l’argent entre ceux qui épargnent et ceux qui ont besoin d’investir.

Les banques collectaient l’épargne des particuliers et des entreprises, et accordaient des crédits aux ménages, aux commerçants, aux artisans ou aux autres entreprises.

Ce modèle existe toujours aujourd’hui. Quand une entreprise emprunte pour acheter des machines ou quand un ménage contracte un prêt immobilier, la banque joue un rôle classique de financement de l’économie.

Mais à partir des années 70-80, le système financier commence progressivement à changer de nature.


Le grand tournant des années 1980

À partir des années 1980, la dérégulation financière et la mondialisation des capitaux transforment profondément le rôle de la finance dans l’économie. C’est dans ce contexte — que j’ai détaillé dans le premier article de cette série — que de nouveaux acteurs financiers prennent une place considérable.

Dans le même temps, les grandes entreprises se financent davantage directement sur les marchés financiers plutôt qu’auprès des banques traditionnelles. Au lieu d’emprunter principalement auprès des banques, elles peuvent lever des capitaux en émettant des actions ou des obligations, c’est-à-dire des titres financiers qui seront achetés par des investisseurs.

La finance cesse alors progressivement d’être seulement un outil au service de l’économie productive. Elle devient un secteur de plus en plus autonome, avec ses propres logiques de rentabilité, ses propres marchés et ses propres centres de pouvoir.


Les banques d’investissement : la finance des grandes opérations

Contrairement aux banques classiques, les banques d’investissement travaillent surtout avec les grandes entreprises, les États ou les grands investisseurs.

Elles organisent les introductions en Bourse, accompagnent les fusions entre entreprises, participent à l’émission d’actions ou d’obligations et interviennent dans de nombreuses opérations financières complexes.

Leur influence devient particulièrement visible lors des grandes crises financières, notamment pendant la crise des subprimes de 2008, provoquée par l’effondrement de crédits immobiliers risqués accordés massivement aux États-Unis.


Les fonds de pension : l’épargne retraite transformée en puissance financière

Dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis, une partie importante des retraites repose sur des fonds de pension.

Le principe est simple : les cotisations retraite des salariés sont investies sur les marchés financiers afin de produire des rendements. CalPERS aux États-Unis, le fonds de pension norvégien, ou encore les grands fonds canadiens comme CDPQ en sont des exemples parmi les plus importants au monde.

Ces fonds gèrent parfois des centaines, voire des milliers de milliards de dollars. Ils deviennent donc des acteurs majeurs de la finance mondiale.

Leur objectif principal est d’obtenir des performances financières suffisamment élevées pour payer les retraites futures. Ces fonds exercent une pression sur les grandes entreprises pour qu’elles augmentent leur rentabilité et distribuent davantage de dividendes. Dans certains cas, cela se traduit par des réductions de coûts, des licenciements ou des délocalisations — même dans des entreprises qui restent bénéficiaires.


Les sociétés de gestion d’actifs : les nouveaux géants

Depuis les années 1980-1990, les sociétés de gestion d’actifs occupent une place de plus en plus centrale dans l’économie mondiale.

Leur métier consiste à gérer de l’argent pour le compte d’autres acteurs : particuliers, entreprises, assurances, fonds de pension ou parfois même États.

Elles investissent ces capitaux dans des actions, des obligations ou d’autres produits financiers.

Certaines sociétés sont devenues gigantesques. Elles possèdent indirectement des participations dans des milliers d’entreprises à travers le monde.

Aujourd’hui, quelques grands groupes gèrent chacun plusieurs milliers de milliards de dollars. BlackRock, le plus important d’entre eux, gère à lui seul plus de 10 000 milliards de dollars — soit davantage que le PIB annuel de la zone euro. Leur poids dépasse celui de nombreux États. Cela leur donne une influence considérable sur les marchés financiers et sur les stratégies des grandes entreprises.


Les hedge funds : la recherche du rendement maximal

Les hedge funds, souvent appelés « fonds spéculatifs », se développent fortement dans ce même contexte de dérégulation financière et d’internationalisation des marchés.

Ces structures cherchent des rendements élevés grâce à des stratégies financières souvent très agressives.

Elles peuvent spéculer sur les monnaies, parier sur la baisse d’une entreprise, utiliser des montages financiers complexes ou emprunter massivement afin d’augmenter leurs gains potentiels. Certains sont désignés comme « fonds vautours » : ils rachètent des entreprises en difficulté, en extraient le maximum, puis passent à autre chose en laissant derrière eux des emplois détruits. Une pratique au cœur de la commission d’enquête parlementaire dont le rapport vient d’être rendu public en juin 2026.

Certains hedge funds ont joué un rôle important dans plusieurs épisodes spéculatifs et dans certains mécanismes ayant aggravé la crise financière de 2008.

Leur fonctionnement reste souvent opaque et difficile à comprendre pour le grand public.


Les agences de notation : des arbitres privés aux pouvoirs considérables

Les agences de notation — Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch dominent le marché — évaluent la capacité des entreprises et des États à rembourser leurs dettes. Leur note détermine le taux d’intérêt auquel un emprunteur peut accéder aux marchés financiers : une mauvaise note renchérit le crédit, une bonne note l’allège.

Ce pouvoir est considérable. Un État dont la note se dégrade voit immédiatement le coût de sa dette augmenter. Pendant la crise financière de 2008, ces mêmes agences avaient attribué les meilleures notes à des produits financiers adossés à des crédits immobiliers risqués…les fameux subprimes. Quand ces produits se sont effondrés, leur crédibilité a été sévèrement mise en cause. Elles restent pourtant incontournables dans le fonctionnement des marchés mondiaux.


Les banques centrales : des acteurs devenus incontournables

Les banques centrales, comme la Banque centrale européenne ou la Réserve fédérale américaine, occupent aujourd’hui une place immense dans le système financier mondial.

Elles fixent les taux d’intérêt et interviennent pour stabiliser le système en cas de crise.

Depuis la crise financière de 2008, leur rôle a encore grandi. Afin d’éviter un effondrement du système bancaire et financier, elles ont injecté massivement de l’argent dans l’économie et racheté de grandes quantités d’obligations financières.

Ces interventions ont soutenu les marchés financiers et maintenu les taux d’intérêt à des niveaux très bas pendant de longues années.


Trois types de pouvoir

Tous ces acteurs n’exercent pas le même type de pouvoir.

Les banques centrales ont un pouvoir systémique : elles fixent le coût du crédit et peuvent stabiliser — ou laisser s’effondrer — l’ensemble du système.

Les grandes sociétés de gestion d’actifs exercent un pouvoir actionnarial : en détenant des parts dans des milliers d’entreprises simultanément, elles pèsent sur leurs stratégies sans jamais en diriger aucune directement.

Les hedge funds exercent un pouvoir spéculatif : plus limité en volume, mais capable de déstabiliser rapidement une monnaie, une entreprise ou un marché.


Une finance devenue centrale dans nos sociétés

Aujourd’hui, les décisions prises par ces acteurs influencent directement l’emploi, les salaires, les retraites, le prix du logement ou l’endettement des États. Ce ne sont pas des effets abstraits : ils se lisent dans les factures, les contrats de travail et les budgets publics.

Comprendre qui sont ces acteurs était une première étape. La suivante : comprendre comment les entreprises et les États se financent concrètement sur les marchés — actions, obligations, introduction en bourse. C’est l’objet du prochain article.


Crédit photo : Vitaly Gariev. Pexels.