J’ai travaillé une vingtaine d’années dans le privé sous différents statuts. J’ai commencé dans l’entreprise familiale où j’ai vécu de près ce que cela implique concrètement de gérer une activité : les clients à prospecter, à fidéliser, les charges à payer, les salariés à recruter et à impliquer dans les meilleures conditions à la marche de l’entreprise, les contraintes administratives à supporter, les aléas à encaisser : vol de matériels, conflits avec des fournisseurs ou clients. J’ai ensuite travaillé dans un petit groupe du secteur des télécoms puis je me suis lancée seule en tant que prestataire et formatrice indépendante dans le web.
Ces années m’ont appris que créer et faire vivre une entreprise dépend la plupart du temps de l’énergie que déploie un individu au départ, des risques financiers qu’il prend (investir ses économies, hypothéquer sa maison, s’endetter…), de sa force de caractère et de sa persévérance à prospecter en allant sur le terrain pour développer une clientèle, à faire des démonstrations de matériels, à établir des devis dont un faible pourcentage se transformera en commande.
Il m’a toujours semblé évident que les patrons créaient les emplois et donc, quand j’ai entendu dans une vidéo, l’économiste, Frédéric Lordon dire que « les patrons ne créent pas l’emploi » et développer sont argumentation, je n’ai pas été totalement convaincue. J’ai voulu y regarder de plus près pour comprendre ce qu’il en est réellement au-delà de toute idéologie…
D’où vient cette idée ?
Cette phrase « Ce sont les patrons qui créent l’emploi » revient régulièrement dans le discours politique « libéral », dans les médias pro business. Dans la vidéo, Frédéric Lordon y voit une idée simpliste, voire manipulatoire. Alors, qui crée vraiment l’emploi ? Les patrons ? L’État ? Les consommateurs ?
Comme le souligne Lordon, un patron ne crée pas d’emploi par simple volonté. Il ne le fait que s’il y a une demande solvable, c’est-à-dire des clients prêts à acheter ce que l’entreprise vend. Sans cela, pas d’activité, pas de revenus, pas d’embauche.
En d’autres termes : ce n’est pas l’offre qui commande, c’est la demande. Ce sont les besoins des gens, leur pouvoir d’achat, leur confiance dans l’avenir, qui rendent possibles les investissements et donc les embauches.
Ce que fait vraiment un patron
Pour autant, nier le rôle des entrepreneurs serait très malhonnête. Une entreprise ne tombe pas du ciel, elle est créée par une personne fortement entreprenante, qui identifie des besoins, trouve ou crée des produits ou services, prend des risques et se donne les moyens pour répondre à la demande.
Créer une entreprise, ce n’est pas juste vouloir « faire de l’argent » : c’est aussi mobiliser des compétences, de l’énergie, des idées.
Mais cela ne veut pas dire que cette personne agit seule ni que le succès dépend uniquement de sa volonté ou de ses mérites.
Un entrepreneur ne réussit jamais seul
La réussite d’une entreprise dépend en grande partie de l’environnement dans lequel elle évolue. On parle souvent « d’écosystème entrepreneurial » et ce n’est pas pour rien. Ce qui compte :
- un accès au financement (banques, aides publiques, investisseurs)
- des infrastructures (réseaux numériques, logistique, transports)
- un cadre légal clair et stable
- des soutiens collectifs (chambres de commerce, réseaux de mentorat, incubateurs, etc.)
- et surtout des consommateurs solvables, des gens qui ont les moyens d’acheter ce que l’entreprise propose.
Autrement dit, l’entreprise s’inscrit dans un tissu économique et social. Sans ce tissu même le meilleur des projets peut s’effondrer.
Ce que Lordon critique vraiment
Lordon ne nie pas que des entreprises peuvent créer des emplois. Ce qu’il critique, c’est l’idéologie qui attribue tout le mérite aux patrons, comme s’ils étaient les seuls artisans de la richesse collective.
Il rappelle aussi que le monde de l’entreprise n’est pas homogène :
- Certaines grandes entreprises détruisent plus d’emplois qu’elles n’en créent via les délocalisations ou l’automatisation.
- Beaucoup de petites entreprises créent peu ou pas d’emploi, surtout quand elles sont créées par défaut (faute de trouver un travail salarié…c’est le cas de beaucoup d’auto-entrepreneurs…).
- Le discours politique oublie aussi que les employés participent directement à la production de richesse. Sans eux, pas d’entreprise.
Enfin, ce discours évacue totalement le rôle de l’État, qui est pourtant un acteur majeur de l’économie : appels d’offres, services de transport, sécurité sociale, formations, infrastructures…
En somme :
- Oui, beaucoup d’entrepreneurs créent des emplois, de l’activité, de la richesse.
- Mais ils ne le font pas seuls. Ils dépendent d’un cadre collectif, de la demande, et d’un environnement économique favorable.
- Dire que les patrons créent l’emploi comme si cela leur revenait entièrement est une idée fausse.
Le danger de ce discours est de justifier ensuite des politiques économiques en faveur des plus riches, au motif qu’il faudrait les remercier pour leur rôle dans l’économie. Alors que dans les faits, la création de richesse est un processus collectif, et une économie saine repose sur un équilibre entre différents acteurs pas sur un culte de l’entrepreneur créateur d’emploi.
Vidéo : Lordon démolit le discours macroniste point par point – masterclass d’économie
Crédit photo : Jonathan Einwechter Pexel
