La dépossession originelle
J’ai eu envie de rédiger un texte sur le productivisme depuis ses débuts jusqu’à nos jours sous l’angle de ses conséquences sur les travailleurs et par extension sur les populations.
L’histoire du productivisme commence en Angleterre. C’est là que se met en place, dès le XVIe siècle, le mécanisme qui se répandra ensuite à travers l’Europe et le monde : la dépossession des travailleurs au profit d’une recherche de rentabilité maximale.
J’ai créé plusieurs parties phares :
Sommaire :
- Partie 1 – Les enclosures en Angleterre (XVIe-XIXe siècle)
- Partie 2 – L’usine et le taylorisme (XIXe – début XXe)
- Partie 3 – Consommation de masse et Trente Glorieuses (1920-1980)
- Partie 4 – Néolibéralisme (1980-2025)
- Partie 5 – Les mécanismes communs
- Partie 6 – Conclusion : pourquoi ce système productiviste continue malgré les résistances
Avant les enclosures : les terres communes
Avant le XVIe siècle, une grande partie des terres anglaises était cultivée collectivement. Des paysans travaillaient des champs ouverts (les « open fields ») selon des droits coutumiers ancestraux et bénéficiaient de droits d’usage sur des terres communes (les « commons ») : droit de faire paître leurs bêtes, de ramasser du bois, de glaner après les moissons. Ces droits leur assuraient une subsistance modeste mais réelle.
Une politique délibérée : exproprier pour produire
À partir du XVIe siècle, de grands propriétaires terriens ont commencé à s’approprier ces terres communes. Ils les ont clôturées (« enclosed ») pour y créer de vastes pâturages destinés à l’élevage de moutons. La laine était devenue une marchandise très lucrative sur les marchés européens. La rentabilité l’emportait sur les besoins des populations locales.
Le processus s’est intensifié aux XVIIe et XVIIIe siècles. Entre 1727 et 1815, le Parlement britannique a voté plus de 5 000 lois autorisant ces enclosures. Ce n’était donc pas un phénomène marginal ou illégal : c’était une politique délibérée, soutenue par l’État.
Des familles chassées, des villages désertés
Les conséquences pour les paysans ont été dramatiques. Privés de leurs droits d’usage, incapables de survivre sur des parcelles trop petites, des dizaines de milliers de familles ont été contraintes de quitter leurs terres. Thomas More, humaniste et homme politique anglais, dès le XVIe siècle, décrivait des « maisons de paysans disparues » et des « villages désertés pour faire des parcs à moutons ».
Ces paysans dépossédés sont devenus des vagabonds, des ouvriers agricoles précaires, ou ont fui vers les villes en formation. Certains ont émigré. Beaucoup ont sombré dans la misère. Des révoltes ont éclaté, comme celle de Robert Kett en 1549 qui rassembla 16 000 personnes, ou les soulèvements dans les Midlands en 1607. Elles ont toutes été réprimées.
Créer une main-d’œuvre corvéable
Les enclosures n’ont pas seulement dépossédé des paysans de leurs terres. Elles les ont privés de leur autonomie, de leur mode de vie, de leurs liens communautaires. Elles ont créé une masse d’individus sans ressources, disponibles pour être exploités ailleurs : dans les manufactures qui commençaient à se développer.
C’est là que le productivisme prend racine. Non pas dans une simple innovation technique, mais dans une violence sociale : l’expropriation de ceux qui vivaient de la terre pour créer une main-d’œuvre corvéable.
Ces paysans chassés de leurs terres vont se retrouver, quelques décennies plus tard, enfermés dans un autre type d’espace clos : l’usine. C’est là que l’exploitation va prendre une forme nouvelle, encore plus intense. [→ Partie 2 : L’usine industrielle]
