Livret Le colorado provençal son fond de carte IGN

Des congés payés de 1936 au surtourisme du XIXe siècle

Il y a quelques jours, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque une brochure touristique des années 80 consacrée au « Colorado provençal » dans le Luberon. Les auteurs, François Morenas et son épouse Claude, y racontaient comment ce site, autrefois discret et connu seulement des gens du coin, voyait désormais affluer des promeneurs venus d’ailleurs. Loin de tout rejet, ils appelaient à un accueil bienveillant et à une adaptation raisonnée des habitants à ce phénomène, mais laissaient transparaître une forme de désarroi : « Lorsque je vais rebaliser, je croise des groupes de promeneurs du dimanche ou des randonneurs harnachés en tenue d’Anapurna qui me dépassent, indifférents à mon pot de peinture ou à ma serpe, indifférents également au ruisseau, aux roseaux, à l’échappée sur le vallon… ».

Presque en même temps, une amie me racontait son expérience récente de deux semaines de travail saisonnier dans une vallée très prisée des Hautes-Alpes. Recrutée à la hâte par la mairie, logée très sommairement au fin fond d’un camping à 800 m des sanitaires, envoyée au volant d’un minibus sur une route de montagne où l’on ne se croise qu’avec sang-froid, elle s’est retrouvée à gérer des parkings surchargés et confrontée à des touristes très exigeants parfois borderline « je ne paye pas le parking et je te fonce dessus avec ma voiture ! » Véridique. Un jeune touriste débarquant à 14h au départ d’une randonnée rallait de ne pas trouver de navette pour le ramener tard le soir. Il aurait fallu que la montagne se cale sur son emploi du temps…

Ces deux témoignages séparés par plus de quarante ans où il est question de pression touristique m’ont incitée à faire un point sur l’évolution du tourisme depuis l’après-guerre.

Petite histoire des congés payés

L’instauration des congés payés en 1936, dans un contexte de luttes sociales fortes (grèves du Front populaire, amélioration des conditions ouvrières), marque un tournant majeur dans la vie des classes laborieuses : pour la première fois, une partie de la population peut partir en vacances sans perdre de revenus. Les premiers départs vers la mer, la montagne ou la campagne s’effectuent souvent en train ou en vélo, avec peu de moyens, mais beaucoup d’enthousiasme. Le camping et les pensions de famille se développent. Le droit aux vacances, longtemps réservé aux classes aisées, s’élargit progressivement à l’ensemble du salariat.

Les Trente Glorieuses renforcent ce mouvement. Le tourisme devient un pilier de la consommation populaire : développement des transports, création de zones d’aménagement touristique (exemple en 1960 : les stations balnéaires de La Grande-Motte, Cap d’Agde, Port-Camargue…), développement du Club Méditerranée (1950) etc. Le loisir devient un signe de statut social. Partir ailleurs, dans un endroit qu’on juge beau ou valorisant devient une manière de « réussir » ses vacances : On a passé deux mois extra à Saint-Trop !

Redécouvrir ou consommer la nature ?

Avec l’émergence d’une sensibilité écologique à partir des années 1970, de nombreux vacanciers se tournent vers des destinations perçues comme plus « naturelles » ou « authentiques ». Mais cette recherche de nature n’est pas exempte d’ambiguïté : veut-on la contempler ou la consommer ? Olivier Sirost parle des « usages sociaux de la nature » pour décrire cette tendance à utiliser le paysage comme un décor d’activités plutôt qu’un espace à respecter.

Dans de nombreuses vallées alpines ou sur le littoral, ce sont souvent les politiques locales et les offices de tourisme qui transforment les lieux en produits touristiques : parkings agrandis, sentiers balisés, communication ciblée sur les réseaux sociaux. Lieux devenus attrayants parce qu’il ont été rendus tels, plus que pour leurs seules qualités intrinsèques. L’équipe MIT (2005) distingue d’ailleurs les « lieux rendus attractifs » des lieux « attractifs par nature ».

La conséquence de cette transformation des lieux en destinations touristiques est un changement des pratiques : on ne vient plus seulement pour s’immerger dans un paysage mais pour réaliser un certain nombre d’activités à cocher. Via ferrata, canyoning, randonnée, baignade, paddle : les vacances deviennent un programme à remplir. On cherche à « faire » un lieu plus qu’à le découvrir. J’ai fait les château de la Loire, J’ai fait la Bretagne, j’ai fait les îles Marquises…! Vous connaissez ! 

Des territoires engorgés

Certaines vallées ou espaces naturels ne peuvent plus faire face à la pression touristique estivale. Vallée de la Clarée, Calanques, Gorges du Verdon, massif du Mont-Blanc : chaque été, les chiffres explosent. Les infrastructures sont saturées : routes étroites, aires de stationnement pleines dès 7h du matin, sentiers érodés, déchets abandonnés, tension sur les ressources en eau ou en énergie.

Ce phénomène, que les chercheurs appellent aujourd’hui « surtourisme » (Claude Milano, 2018), n’est pas uniquement la conséquence d’un afflux massif de visiteurs. Il est aussi le résultat d’une absence de régulation sérieuse. Les collectivités locales se retrouvent souvent seules à gérer ces flux, coincées entre les attentes des habitants (tranquillité, préservation) et les enjeux économiques (activité des commerces, taxe de séjour).

S’ajoute à cela une logique de consommation de dernière minute, amplifiée par les plateformes numériques telles que Airbnb. Peu de préparation, un clic pour réserver, un GPS pour arriver : la nature devient un produit de consommation immédiate.

Endiguer le tourisme ?

Face à cette situation, certaines régions tentent des solutions. Dans les Calanques ou sur certaines parties du Mont-Blanc, il faut désormais réserver ou respecter une jauge de visiteurs. Ces règles ne font pas l’unanimité, mais elles posent une vraie question : peut-on continuer à aller partout, tout le temps, sans limite ?

Face à l’urgence écologique et sociale, certains chercheurs spécialisés dans le tourisme durable, comme Claude Milano (2018), qui analyse les tensions entre attractivité touristique et saturation des espaces, et C. Gössling et al. (2020), qui étudient les impacts environnementaux du tourisme et les limites de la mobilité aérienne, se demandent s’il ne faudrait pas réduire drastiquement les transports aériens et repenser radicalement la mobilité touristique.

Voyager, c’est un plaisir, mais il doit s’accompagner d’une vraie responsabilité : protéger les territoires, respecter ceux qui y vivent et ceux qui y travaillent et ne pas sacrifier la planète à notre désir de partir.


Références citées :

Équipe MIT (2005). Le tourisme, une géographie. Belin.

Sirost, O. (2002). Les usages sociaux de la nature. L’Harmattan.

Milano, C. (2018). Overtourism. Excesses, Discontents and Measures in Travel and Tourism. CABI.

Gössling et al., 2020. Journal of Sustainable Tourism