J’ai travaillé dans l’insertion socio-professionnelle et accompagné des personnes en difficulté qui faisaient souvent le maximum de ce qu’elles pouvaient pour sortir de leur situation. Je côtoie régulièrement des salariés qui galèrent dans des emplois extrêmement ingrats et se sentent très précarisés.
Donc, quand j’entends prononcer le mot assistanat ou assistés, pour désigner à l’emporte-pièce des groupes, des gens, des situations compliquées, cela me désole.
Car il y a des mots qui en disent plus sur ceux qui les prononcent – souvent avec aigreur ou dédain – que sur ceux qu’ils visent. Assistanat fait partie de ceux-là : quand il sort dans un débat ou une discussion, ce n’est pas pour analyser une situation, mais pour stigmatiser, culpabiliser. On ne parle plus de difficultés, de conditions de vie, d’inégalités de départ, mais de supposées paresse, dépendance, passivité voire roublardise.
Bref, un mot pratique pour disqualifier les bénéficiaires de l’aide sociale, de l’assurance chômage et faire oublier les nombreuses racines du problème.
Un terme moralisateur, sans nuances
Le succès du terme assistanat vient de sa charge émotionnelle : il colle une étiquette dévalorisante et ferme le débat. Celui qui est accusé d’assistanat n’a plus à être écouté, il est condamné d’emblée. Le mot permet de transformer un problème politique, économique et social — les inégalités de départ, la précarité, les accidents de la vie — en un défaut individuel. Au lieu de se demander pourquoi tant de personnes dépendent d’aides, on accuse celles et ceux qui en ont besoin.
Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à questionner. Certains dispositifs sont mal fichus. Ils pénalisent paradoxalement le retour au travail, ou n’accompagnent pas suffisamment vers l’autonomie.
Par exemple, une personne au RSA qui trouve un emploi à temps partiel peut perdre une partie de ses aides sans gagner suffisamment pour compenser, la dissuadant de reprendre une activité.
De même, les accompagnements vers l’emploi sont largement sous-dotés : conseillers surchargés, suivis expédiés, manque de moyens pour un vrai accompagnement individualisé. Ces débats sont légitimes et nécessaires. Mais invoquer « l’assistanat » ne permet justement pas de les avoir : le mot disqualifie au lieu d’éclairer.
Les inégalités de départ
Parler d’assistanat, c’est oublier que tout le monde ne part pas avec les mêmes cartes. Certes, près de 90% des jeunes obtiennent le bac aujourd’hui. Mais après ? Les enfants de cadres représentent 17% des bacheliers et 54% des élèves de classes préparatoires. À l’inverse, les enfants d’ouvriers et d’employés, qui constituent 60% des jeunes, sont quasi absents des filières d’élite.
Et ce n’est pas qu’une question de résultats scolaires. C’est aussi pouvoir faire un stage non rémunéré de 6 mois à Paris quand on vient de province. C’est avoir des parents qui peuvent se porter caution pour le premier logement. C’est connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un pour décrocher l’alternance qui lancera la carrière. C’est maîtriser les codes implicites du monde professionnel que personne n’enseigne à l’école.
Pourtant, on ne parle jamais d’assistanat pour l’héritier qui reprend l’affaire familiale. On ne stigmatise pas les 150 000€ d’apport parental pour le premier achat immobilier. L’assistanat n’est dénoncé que lorsqu’il concerne les allocations des plus pauvres…
Connaissez-vous la notion de capabilities ?
Face à ce discours culpabilisant, l’approche des capabilities (Amartya Sen, Martha Nussbaum) apporte une autre grille de lecture. Elle ne demande pas : Combien une personne reçoit-elle ? mais : Quelles libertés, quelles possibilités réelles a-t-elle ? Peut-elle étudier, se soigner, participer à la vie sociale, imaginer un avenir ? La pauvreté n’est pas seulement un manque de revenu, c’est un manque de possibilités concrètes de choisir sa vie.
Vu sous cet angle, les politiques sociales cessent d’être de l’assistanat . Elles deviennent des moyens d’évolution, parce qu’elles élargissent les libertés réelles des individus. Avoir accès à la santé, à un revenu minimal, à un logement décent, ce n’est pas vivre aux crochets des autres : c’est pouvoir reprendre pied, construire, participer.
Conclusion
Assistanat est un terme extrêmement chargé. Ceux qui répètent à l’envi ce mot piégé gagneraient à s’appuyer sur une autre grille de lecture : celle des capabilities, qui prend les individus au sérieux, non comme des assistés mais comme des citoyens capables.
Comme le rappelle le sociologue Robert Castel, la protection sociale n’est pas un simple luxe : elle constitue une condition essentielle pour que chacun puisse exercer rester autonome et participer à la vie collective.
Bibliographie
- Sen, Amartya. Development as Freedom. Oxford University Press, 1999.
Amartya Sen est économiste et philosophe. Dans cet ouvrage, il défend l’idée que le développement doit être évalué non seulement en termes de croissance économique, mais surtout par l’extension des libertés réelles des individus, leur capacité à faire des choix significatifs dans leur vie. - Nussbaum, Martha. Creating Capabilities: The Human Development Approach. Harvard University Press, 2011.
Martha Nussbaum, philosophe politique, développe la notion de capabilities pour montrer que la justice sociale doit garantir les libertés fondamentales permettant à chaque personne de vivre une vie digne, en dépassant les simples indicateurs économiques. - Castel, Robert. L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? Seuil, 2003.
Sociologue français, Castel analyse comment l’insécurité moderne naît non de l’absence de protections, mais de leur fragilisation dans une société où la sécurité est devenue une condition de l’autonomie individuelle.
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