J’ai travaillé dans l’insertion socio-professionnelle et accompagné des personnes en difficulté qui faisaient souvent le maximum de ce qu’elles pouvaient pour sortir de leur situation. Je côtoie régulièrement des salariés qui galèrent dans des emplois extrêmement ingrats et se sentent très précarisés. Donc, quand j’entends prononcer le mot assistanat ou assistés, pour désigner à l’emporte-pièce des groupes, des gens, des situations compliquées, cela me désole.
Car il y a des mots qui en disent plus sur ceux qui les prononcent – souvent avec aigreur ou dédain – que sur ceux qu’ils visent. Assistanat fait partie de ceux-là : quand il sort dans un débat ou une discussion, ce n’est pas pour analyser une situation, mais pour stigmatiser, culpabiliser. On ne parle plus de difficultés, de conditions de vie, d’inégalités de départ, mais de supposées paresse, dépendance, passivité voire roublardise.
Bref, un mot pratique pour disqualifier les bénéficiaires de l’aide sociale, de l’assurance chômage et faire oublier les nombreuses racines du problème.
Un terme moralisateur qui accuse
Le succès du terme assistanat tient à sa fonction : il transforme un problème structurel en défaut individuel et appose un stigmate dévalorisant sur ceux qui en sont victimes — ce que le sociologue Erving Goffman analysait déjà dans les années 1960 comme un marqueur d’identité abîmée. Au lieu d’examiner pourquoi des millions de personnes dépendent d’aides, il accuse celles et ceux qui en ont besoin.
Or les causes sont connues et documentées. La désindustrialisation engagée en occident depuis les années 1970 a détruit des pans entiers d’emplois stables. Le chômage de masse qui en a résulté n’est pas un accident conjoncturel : c’est un phénomène structurel, installé depuis un demi-siècle, que les politiques successives ont largement échoué à résorber. Invoquer l’assistanat dans ce contexte, c’est choisir de ne pas voir — ou de faire oublier.
Ce que l’on désigne ainsi — indemnisation du chômage, aides sociales, sécurité sociale — n’est pas un privilège : c’est de la solidarité organisée. Un principe mutualiste fondateur, édifié en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur l’idée que chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Parler d’assistanat, c’est inverser le sens des choses : transformer un droit collectif en soupçon, une protection commune en faille individuelle.
Personne ne choisit de recourir aux aides, tout le monde préférerait s’en passer. Le petit agriculteur qui préférerait vendre au juste prix plutôt que de dépendre des subventions de la PAC dit exactement la même chose que le chômeur qui préférerait sortir de la précarité. L’un comme l’autre ne souhaitent pas être associés à l’image du profiteur que le mot assistanat fabrique.
Les inégalités de départ : sommes-nous tous égaux ?
Parler d’assistanat, c’est oublier que tout le monde ne part pas avec les mêmes cartes. Certes, près de 90% des jeunes obtiennent le bac aujourd’hui. Mais après ? Les enfants de cadres représentent 17% des bacheliers et 54% des élèves de classes préparatoires. À l’inverse, les enfants d’ouvriers et d’employés, qui constituent 60% des jeunes, sont quasi absents des filières d’élite.
Et ce n’est pas qu’une question de résultats scolaires. C’est aussi pouvoir faire un stage non rémunéré de 6 mois à Paris quand on vient de province. C’est avoir des parents qui peuvent se porter caution pour le premier logement. C’est connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un pour décrocher l’alternance qui lancera la carrière. C’est maîtriser les codes implicites du monde professionnel que personne n’enseigne à l’école.
Pourtant, on ne parle jamais d’assistanat pour l’héritier qui reprend l’affaire familiale. On ne stigmatise pas les 150 000€ d’apport parental pour le premier achat immobilier. L’assistanat n’est dénoncé que lorsqu’il concerne les allocations des plus pauvres…
Conclusion
Assistanat est un terme extrêmement chargé — et rarement innocent. Derrière lui, il y a un choix : celui de transformer un problème collectif en faute individuelle, une protection commune en soupçon.
Comme le rappelait le sociologue Robert Castel, spécialiste des transformations du salariat et de la protection sociale, celle-ci n’est pas un luxe : elle est une condition essentielle pour que chacun puisse rester autonome et participer à la vie collective. Le mot assistanat focalise notre attention sur des abus supposés et largement amplifiés par certains médias et acteurs politiques, pour mieux délégitimer la solidarité collective portée par le régime de sécurité sociale.
Bibliographie
Castel, Robert. L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? Seuil, 2003. Sociologue français, Castel analyse comment l’insécurité moderne naît non de l’absence de protections, mais de leur fragilisation dans une société où la sécurité est devenue une condition de l’autonomie individuelle.
Goffman, Erving. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Minuit, 1963. Sociologue américain, Goffman y analyse comment certains attributs sociaux servent à discréditer un individu et à le reléguer au rang d’identité abîmée — un mécanisme que le discours sur l’assistanat reproduit à l’échelle de catégories entières.
Mise à jour le 31 mars 2026
Crédit photo : Artem Podrez Pexels
