Spiritualité, liberté, éveil, résistance : quand des chaînes YouTube nous créent des nœuds dans la tête…
Il y a quelques temps, je suis tombée sur la vidéo d’un inconnu qui s’exprimait sur le thème des soins prodigués par les rebouteux. Son propos était mesuré et ouvert. Il expliquait que le don de soigner : « on ne sait pas d’où il vient, il peut repartir, il touche n’importe qui, on a le droit de ne pas y croire »… Un homme de prime abord sympathique…
Voulant en savoir plus sur la chaîne, j’ai survolé d’autres vidéos. Et là, j’ai été en contact avec une flopée de titres racoleurs, vindicatifs, assez anxiogènes voire apocalyptiques, des attaques envers des personnalités publiques, contre les institutions républicaines et la démocratie. Les images vignettes illustraient les vidéos de manière caricaturale ou outrancière.
Et paradoxalement, j’y ai lu aussi des titres aux accroches plus sobres. Par exemple : sur la souffrance aux travail, la recherche de la liberté intérieure, la spiritualité. Des thèmes qui touchent chacun d’entre nous à différentes étapes de notre vie.
Souvent, lors de cette navigation, je me suis sentie heurtée et déconcertée.
Pour connaître le public de cette chaîne, j’ai passé en revue un certain nombre de commentaires au dessous de quelques vidéos et là, même impression. Selon les thèmes abordés, ressortaient majoritairement des messages plein de ressentiment, de mépris ou bien alors, inversement, des messages plein de fraîcheur ou d’exaltation. Tout ce mélange troublant m’évoqua rapidement une chaîne sectaire, complotiste, extrémiste.
Ce visionnage m’a incitée à faire un point sur ce type de médias qui abordent un vaste échantillon de sujets dans des registres très différents : la spiritualité, les questions existentielles, les problèmes de la vie quotidienne, de société ou d’actualité politique. Des chaînes truffées de vidéos qui génèrent de la confusion, alimentent plus le mal-être qu’elles n’apaisent, entretiennent le ressentiment et légitiment la haine.
Si vous vous êtes déjà trouvé à consulter ou à suivre de genre de chaîne tout en ressentant une forme de malaise dont vous aimeriez identifier les causes, voici quelques clés de lecture.
Clés de lecture :
Il ont les mêmes problèmes que nous
Sur YouTube, certains vidéastes donnent d’emblée une impression de sincérité : décor simple, langage courant. On se dit : “Il est comme nous”. Il parle de son vécu, partage ses réflexions sans prétention. Cela crée une proximité immédiate, surtout quand on se sent isolé ou incompris. C’est ce que l’on nomme la séduction par l’identification.
Éric Macé sociologue et professeur des universités analyse dans ses travaux la manière dont les médias — en particulier la télévision — valorisent la figure du “vrai”, du “quotidien”, de “l’ordinaire”. Une logique qui peut aussi se retrouver sous d’autres formes dans les contenus numériques. Cette posture rassure et séduit mais elle peut aussi masquer une stratégie d’autorité implicite : “Je suis comme toi, donc tu peux me croire.” En réalité, l’authenticité médiatique est souvent mise en scène : c’est une posture, pas une garantie de fiabilité.
Ils se posent des tas de questions comme de grands sages
Ils se questionnent beaucoup et avancent des idées mais sans jamais les confronter à des faits vérifiables ou à d’autres points de vue. Leurs arguments tournent en rond sans personne pour les contredire. Ce qui semble “libre” ou “ouvert” peut en réalité enfermer dans une seule façon de penser.
Le chercheur Christian Salmon montre dans son ouvrage Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits comment certains récits prennent la place du raisonnement. On ne débat plus d’idées, on suit un fil narratif puissant, souvent émotionnel, qui dispense de toute vérification. Cela donne une impression de vérité immédiate, mais empêche la contradiction.
Ils voient des coups tordus partout
Ce genre de chaîne développe souvent un discours contre : contre les médias, les médecins, les professeurs, les chercheurs, les politiques, etc. À la base, cette défiance peut être compréhensible. Mais quand elle devient un reflex généralisé, elle remplace toute analyse par un rejet.
Gérald Bronner, dans La démocratie des crédules, explique que le soupçon permanent affaiblit le jugement. Si tout est potentiellement faux, alors tout se vaut y compris les théories les plus farfelues. On en connait tous ! Il en ressort un terrain fertile pour les croyances extrêmes mais une impasse pour la pensée critique.
Ils ne se réfèrent pas aux sources académiques…mais au bon sens
Ils parlent de société, de santé mentale, d’effondrement, mais aucune source n’est donnée, aucun chercheur cité, aucun chiffre. Tout repose sur l’expérience personnelle, le bon sens ou des “évidences” très générales. Cela crée une illusion de clarté, mais en réalité aucune vérification n’est possible.
Dominique Cardon, dans À quoi rêvent les algorithmes ?, montre que les plateformes numériques valorisent l’expérience vécue plutôt que la parole savante. Le savoir devient suspect, l’opinion devient vérité. Mais une parole non sourcée, aussi sincère soit-elle, ne permet pas d’agir ni de comprendre.
Ils se plaignent avec nous de tous nos malheurs
Ces vidéos jouent souvent sur des émotions puissantes : colère contre l’injustice, tristesse du monde qui va mal, peur du futur, nostalgie de l’enfance… Elles captent, fidélisent mais empêchent souvent de réfléchir de manière méthodique et approfondie.
Cynthia Fleury, dans Les pathologies de la démocratie, insiste sur le rôle du ressentiment dans la paralysie démocratique. Quand une société se sent trahie, humiliée, elle peut se replier sur elle-même, préférer la plainte à l’action. Ces youtubeurs ne provoquent pas toujours ce ressenti mais l’entretiennent souvent, sans le dépasser.
Ils vous entraînent vers une méfiance sans fin
Ils commencent en parlant de sujets qui vous attirent : santé, école, liberté, bien-être. Le ton est calme, les questions semblent sincères. Puis, petit à petit, ils suggèrent que tout est contrôlé : les médias, les médecins, les enseignants. On vous cacherait la vérité. Ce glissement est progressif, presque insensible. On a commencé par écouter, par curiosité. On veut maintenant “comprendre ce qu’on nous cache”.
Le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff dans La foire aux illuminés, explique que ce genre de discours fonctionne comme une boucle fermée : si vous critiquez, c’est que “vous ne voulez pas voir”. Si vous ne croyez pas, c’est que “vous dormez encore”. Résultat : l’auditeur fidèle a l’impression de penser librement mais en réalité, il est pris dans une logique qui ne lui laisse plus d’autre choix.
Ils se présentent comme des rebelles
Beaucoup de ces discours se présentent comme des alternatives courageuses : “On vous ment”, “moi je pense autrement”. Cela flatte le sentiment d’être lucide, différent de la masse, “réveillé”. Mais ce discours ne débouche souvent sur aucune transformation concrète, ni personnelle ni politique. Il recycle des frustrations sans proposer de perspective claire, il crée une illusion de résistance.
Yves Citton, professeur de littérature et médias à l’Université, analyse dans Médiarchie, cette tendance comme une “pseudo-subversion”. On mime la pensée critique sans en avoir la rigueur. L’indignation tient lieu de raisonnement, la critique devient spectacle. Le pouvoir est dénoncé, mais jamais compris. Et donc jamais réellement combattu.
Des colères légitimes mais mal orientées
Le système productiviste et consumériste dans lequel baignent à divers degrés les populations dans le monde et dont elles ressentent les effets négatifs dans leur vie quotidienne n’est pas une illusion. Beaucoup d’entre-nous souffrent et sont légitimes à se plaindre : difficulté à trouver un emploi stable, chômage, précarité, mauvais état de santé, fatigue, isolement, violences en tous genres, environnement dégradé. Nous nous sentons souvent dépassés et dans l’impuissance totale face à tous ces problèmes.
Par ailleurs, nombreux sont ceux qui perçoivent la collusion entre les personnels politiques et les grandes puissances financières, commerciales et industrielles. Les nombreuses affaires de lobbying crapuleux en témoignent. Une corruption également alimentée par des organisations criminelles qui infiltrent les milieux politiques et le monde de l’entreprise.
Le système politico-économique et les évolutions technologiques ont permis à des personnes ou des firmes d’être plus riches et plus puissantes que de nombreux états et de pouvoir s’acheter la complaisance des personnels…au pouvoir…
Tous ces phénomènes nourrissent la colère et le soupçon et sont récupérés par les démagogues qui ont tôt fait de trouver des boucs émissaires responsables de tous les maux de l’existence. Des démagogues qui ne nous proposent pas de comprendre en profondeur les mécanismes à l’œuvre – un travail que réalisent pourtant les sciences humaines. Faussement rassembleurs, ils divisent les sociétés en proposant des solutions simplistes et brutales.
Trouver une issue à nos nombreux problèmes est terriblement difficile. Mais on peut au moins faire des analyses justes et éviter de se tromper d’ennemi.
Pour aller plus loin :
Monique Dagnaud : L’avènement de l’électeur émotionnel
Gérald Bronner : La démocratie des crédules
Café des Sciences : Dominique Cardon, A quoi rêvent les algorithmes ?
Cynthia Fleury : Ci-gît l’amer : Guérir du ressentiment
Pierre-André Taguieff : La Foire aux illuminés : Esotérisme, théorie du complot, extrémisme
Yves Citton : Médiarchie : ce que (nous) font « lémédias »
Crédit photo : Yogendra Singh. Pexel.
