… une discipline contre nos réactions primaires
Il y a quelques années, j’avais été marquée par un texte de la philosophe spiritualiste Simone Weil dont un passage disait en substance : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi, à proximité de la pensée mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les connaissances acquises que l’on est forcé d’utiliser ».
Dans un autre extrait, elle rajoutait : « La pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. »
Ces quelques lignes sont devenues pour moi une sorte de mantra, un rappel constant de ce qu’il faut viser quand on veut vraiment comprendre quelque chose. Ce « vide » dont parle Simone Weil n’a rien de mystique : c’est un espace mental libéré de nos réactions automatiques, pour pouvoir enfin voir le réel tel qu’il est…ou tout au moins, s’en approcher.
Travailler son mental avec Simone Weil, ce n’est donc pas mobiliser son intellect pour être super compétitif, comme le veulent si souvent notre société et ses coachs bienveillants… C’est mettre en place une discipline pour éviter de sombrer dans les pièges que notre psychisme est prêt à nous tendre. Et ces pièges sont nombreux, car notre mental, qui a terriblement horreur du vide, se nourrit d’emblée de tout ce qu’il lui vient de réactions primaires et faciles.
On sait tous plus ou moins cela, n’est-ce pas ?
Les réactions instinctives, c’est réagir sous le coup de l’émotion et balancer sur un réseau social un commentaire rageur ou grinçant qui n’apporte rien à la collectivité. C’est partager une vidéo sans vérifier la source pour faire celui ou celle qui connaît une super info ! C’est pointer du doigt rapidement le ou les coupables parce qu’on leur trouve un air pas sympa.
C’est s’en tenir à des idées simplistes qui rassurent, sans creuser et voir que la réalité est toujours complexe : « La mairie a installé 100 caméras de surveillance autour de chez nous et ça nous convient parce qu’on n’a rien à se reprocher. » On a tous dit ou entendu cela au moins une fois dans notre vie. C’est aussi rejeter illico presto les arguments de quelqu’un juste parce qu’il semble trop à gauche, à droite, au centre ou sorti de nulle part.
Travailler son mental, c’est, plus exactement, cultiver son état d’esprit afin qu’il puisse sainement se réfréner avant de réagir : ne pas envoyer le fameux commentaire impulsif qui se rajoute à la toxicité ambiante. C’est examiner les faits de manière dépassionnée avant de juger. C’est accepter de ne pas savoir tout de suite : rester un moment dans l’incertitude sans chercher à rameuter les opinions toutes faites.
C’est reconnaître la vérité même si elle dérange : accepter de changer d’avis quand les faits contredisent nos croyances ou habitudes. Bien sûr, c’est le plus difficile car notre esprit a de fortes tendances à la rigidité, à s’accrocher à ses certitudes et à résister au changement…comme disent les coachs…qui ont parfois raison…
En somme, cultiver son état d’esprit à la manière de Simone Weil, ce n’est pas devenir un expert en philosophie. C’est simplement prendre le temps d’observer et de résister à nos réactions primaires. Chaque fois que l’on s’efforce de ne pas réagir instinctivement, que l’on vérifie un fait avant de juger, ou que l’on accepte de rester un temps sans quoi trop penser, on construit un esprit plus libre, plus lucide et moins toxique pour soi et pour les autres.
C’est tout sauf facile. Admettons-le ! Mais ce sont de petits efforts réguliers qui peuvent transformer profondément notre manière de vivre et d’échanger avec les autres dans un monde où les réactions instinctives sont toujours là, comme un flingue à portée de main…
Texte de Simone Weil sur Wikisource : Attente de Dieu/Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu
