L’exploitation généralisée
Le modèle productiviste né en Angleterre avec les enclosures trouve son prolongement naturel dans l’usine. C’est à nouveau en Angleterre, dans les villes industrielles comme Manchester et Birmingham, que s’invente cette nouvelle forme d’exploitation avant de se répandre en France, en Allemagne, aux États-Unis, puis dans le monde entier.
Une journée dans une filature
Dans une filature de Manchester en 1840, la journée commence à cinq heures du matin. Les portes se ferment à huit heures du soir, parfois à neuf. En hiver, lorsque l’entrée est retardée jusqu’au lever du jour, les ouvriers ne gagnent pas pour autant une minute : la journée reste de quinze heures. Sur ce temps, une demi-heure pour le déjeuner, une heure pour le dîner. Le reste, treize heures et demie de travail effectif, debout, sans répit.
Les enfants sont là aussi, dès l’âge de six ou sept ans. Ils rattachent les fils qui cassent sous les métiers en fonctionnement, nettoient les bobines encrassées, surveillent les machines. Leurs petites mains sont utiles, leurs salaires dérisoires — un tiers ou un quart de celui d’un adulte. Certains travaillent de nuit. En 1796, on constate déjà à Manchester que les filatures ont massivement recours au travail nocturne. Les journées peuvent atteindre quinze heures pour les enfants comme pour les adultes.
Des conditions physiques insupportables
L’air dans les filatures est irrespirable. En 1842, deux inspecteurs du travail français constatent : « On respire un air impur, toujours infect et souvent chargé de poussière et de malpropreté, surtout dans les carderies. » Les nombreux frottements des machines décomposent l’huile et remplissent l’atmosphère de gaz nauséabonds. Les ateliers ne sont pas assez ventilés. La chaleur, le bruit, la poussière de coton, les fibres textiles saturent l’air et provoquent des maladies chroniques des poumons.
Les accidents sont fréquents. Les organes des machines ne sont pas protégés — cela coûterait trop cher. Des enfants se coincent dans les engrenages, des ouvriers perdent une main, un bras, la vue. Aucune protection sociale ne leur est garantie. En cas d’accident, la période d’arrêt de travail n’est pas payée. L’ouvrier incapable de travailler doit être pris en charge par sa famille, se résoudre à la mendicité ou se réfugier dans un hôpital.
Une discipline brutale
Le rythme est imposé par les machines. Chaque minute « perdue » représente, pour le patron, une baisse de production. Les contremaîtres surveillent que les ouvriers restent bien « à leur poste ». Les amendes pleuvent pour tout retard, toute négligence. La violence est courante. Les ouvriers, et particulièrement les femmes et les enfants, subissent des violences physiques pour maintenir les cadences.
Une horloge trône au-dessus du portail d’entrée des usines : les ouvriers ont le sentiment de passer symboliquement sous le joug d’un patron maître du temps. Le travail est payé à la journée, non à l’heure : plus la journée est longue, plus la production par ouvrier est importante, plus l’entreprise gagne.
L’extension du modèle
Ce système né à Manchester se reproduit partout où l’industrie s’implante. En France à Roubaix, surnommée « la Manchester française », à Mulhouse, les ouvriers travaillent en moyenne de cinq heures du matin à huit ou neuf heures du soir, avec seulement une heure et demie de pause. Dans certains villages alsaciens, les journées peuvent atteindre seize heures.
Aux États-Unis, dans les usines textiles de Nouvelle-Angleterre, les mêmes cadences, les mêmes conditions s’imposent. En Allemagne, dans les bassins miniers et métallurgiques de la Ruhr, l’exploitation prend des formes similaires.
Le rôle des colonies
Cette industrialisation européenne repose en grande partie sur l’exploitation des colonies. Le coton qui alimente les filatures de Manchester provient des plantations américaines travaillées par des esclaves noirs, ou d’Inde où les paysans sont contraints de cultiver du coton au lieu de leurs cultures vivrières.
Au début du XIXe siècle, les États-Unis produisent près de 70% du coton mondial grâce au travail forcé de millions d’esclaves. Les trois-quarts de cette production prennent la direction des usines britanniques qui font travailler deux millions de salariés. L’Inde, ancienne terre d’une industrie textile raffinée, est contrainte d’exporter son coton brut vers l’Angleterre, puis d’importer les tissus manufacturés anglais à des prix qui ruinent ses propres artisans.
Les résistances ouvrières
Face à cette exploitation, les travailleurs résistent. Entre 1811 et 1817 en Angleterre, le mouvement luddite s’attaque aux machines accusées de voler leur travail et leur savoir-faire. Des ouvriers masqués et armés détruisent plus d’un millier de métiers à tisser dans les Midlands et le Lancashire. Treize d’entre eux sont pendus après qu’une loi instaure la peine capitale pour bris de machine.
Mais au-delà de ces révoltes, c’est toute une prise de conscience qui s’organise. Des grèves éclatent, les premiers syndicats naissent dans la clandestinité. Des voix s’élèvent pour dénoncer. Le médecin Louis-René Villermé enquête longuement dans les manufactures françaises dans les années 1830 et décrit l’horreur des conditions de travail. Friedrich Engels publie en 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre, témoignage accablant sur la misère ouvrière de Manchester. Plus tard, Émile Zola donnera une forme romanesque à cette réalité dans Germinal.
Des lois timides commencent à apparaître. En Angleterre, le Factory Act de 1833 limite la durée du travail des enfants à huit heures par jour pour les moins de treize ans. En France, la loi de 1841 interdit le travail des moins de huit ans et limite celui des moins de douze ans à huit heures quotidiennes. Mais ces textes ne concernent que les usines avec machines à vapeur, encore peu nombreuses, et leur application reste largement théorique.
Un système qui broie
Ce qui se met en place au XIXe siècle, c’est un système complet d’exploitation, quasi de l’esclavage. Les enfants grandissent dans des taudis surpeuplés autour des usines, respirent un air pollué, travaillent dès l’âge de six ans. La mortalité infantile explose : dans les familles d’ouvriers des filatures, la moitié des enfants n’atteint pas l’âge de deux ans, alors que dans les familles de fabricants, la moitié atteint vingt-neuf ans.
Le productivisme industriel ne se contente pas d’exploiter le travail : il détruit les corps, épuise les esprits, décompose les communautés. Il impose un rythme nouveau, celui de la machine, qui ne connaît ni fatigue ni repos. L’ouvrier n’est plus qu’un prolongement de cet outil, une pièce remplaçable dans un mécanisme dont il ne contrôle rien.
Ce système, né en Angleterre, perfectionné en Europe et aux États-Unis, va connaître de nouvelles mutations au XXe siècle. Mais le mécanisme central reste le même : extraire un maximum de profit d’une main-d’œuvre dépossédée de tout pouvoir sur son travail. [→ Partie 3 : Consommation de masse et Trente Glorieuses ]
