Laurence Bouchet, de la chaîne YouTube Philomobile, se rend régulièrement dans les lieux publics et échange avec les passants – ceux qui veulent bien se prêter à l’exercice – sur des questions de la vie quotidienne dans un esprit résolument philosophique.
Il y a quelque temps, je lui ai posé cette question en commentaire : « Comment se fait-il que votre démarche d’aller vers les gens soit si rare ? ». Elle m’a répondu que « la peur de l’autre, la peur du ridicule et la peur du rejet sont sans doute les principales raisons. Et pourtant, ceux qui participent vivent souvent une expérience très enrichissante, un vrai moment de rencontre humaine. »
En y réfléchissant, il m’a semblé que la rareté de cette démarche s’expliquait aussi par des facteurs culturels, historiques et sociaux. Ce que Socrate faisait — questionner publiquement, sur la base de la raison partagée — n’est pas seulement une particularité grecque. C’est aussi une façon très spécifique d’aborder la vérité, qui n’apparaît que dans certaines conditions : une société qui reconnaît à chaque individu (ou presque : femmes, enfants et esclaves en sont de fait exclus) le droit de s’exprimer, une confiance dans la raison commune plutôt que dans des croyances ancestrales et un certain détachement vis-à-vis du sacré qui permet de discuter sans craindre d’offenser les dieux ou les esprits.
Dans d’autres civilisations, on trouve évidemment des traditions de sagesse très élaborées : les maîtres du Vedānta (écoles philosophiques indiennes fondées sur les textes sacrés appelés Veda) ou du Bouddhisme en Inde ; les lettrés confucéens ou taoïstes en Chine ; les philosophes et les soufis dans le monde islamique ; les griots et sages de la parole en Afrique ou encore les traditions orales liées à la nature et aux mythes chez les peuples dits « premiers ».
Mais dans la plupart de ces traditions, même si certaines formes de débat existaient, la parole de vérité n’était généralement pas discutée publiquement entre individus ordinaires. Elle reposait sur une autorité reconnue : le maître spirituel, le sage, le chamane, le devin ou un ensemble de croyances partagées. Autrement dit, la vérité était censée venir « d’en haut » (une figure légitime qui détient le savoir) ou « d’en dedans » (une personne considérée comme inspirée, initiée ou spécialement éveillée). Le but de la parole était alors de transmettre une sagesse, d’enseigner une voie, et non de confronter des points de vue pour faire émerger une vérité commune comme chez Socrate.
Socrate, lui, propose quelque chose de vraiment nouveau : une recherche de vérité qui se construit dans la discussion entre égaux, sans mythe, sans révélation, et sans autre autorité que celle de la raison partagée. La démarche de Laurence Bouchet s’inscrit dans cette logique rare : un dialogue horizontal où chacun peut interroger, répondre, apprendre et réfléchir avec l’autre.
Dans nos sociétés modernes, un paradoxe s’est installé. Nous n’avons plus l’ancrage spirituel fort qui donnait autrefois un cadre stable à la parole, comme dans les sociétés traditionnelles. Et nous n’avons plus non plus la culture civique qui existait dans la cité grecque, où discuter publiquement faisait partie de la vie commune et de l’éducation du citoyen.
Résultat : beaucoup de paroles circulent, mais peu d’espaces existent pour penser ensemble, dans la rue ou dans les lieux publics. C’est exactement ce qui rend la démarche de Laurence Bouchet si précieuse : elle ravive, avec persévérance, une forme ancienne et rare de dialogue entre les gens.
La chaîne de Laurence Bouchet : Philomobile
Montage photo : Muriel Pineau. Crédit photo Pexels : Lino Khim Medrina
