J’écoutais hier sur France Culture David Colon, enseignant à Sciences Po, parler des graves menaces que font peser sur les démocraties (les rares qui subsistent…) les campagnes de désinformation en ligne, notamment celles provenant de Russie. À un moment, comme solution, il proposait la mise en place d’un label pour les journalistes. Et là, j’ai eu comme un larsen qui m’a ramenée à la fâcheuse question de la certification Qualiopi pour les organismes de formation. A l’époque, j’avais rédigé un texte à ce propos > ici.
Un peu contrariée par cette suggestion de label, j’ai souhaité approfondir et clarifier le sujet. Quitte à confirmer mes réserves, j’ai mené ma petite enquête. Je vous en livre quelques fragments.
L’idée de créer un label de type ISO pour les journalistes, dans le but de lutter contre la désinformation, est apparemment pertinente mais suscite pourtant de sérieuses réserves. L’histoire du journalisme nous montre que ses grandes figures – comme Albert Londres, dont le nom reste associé à l’exigence du reportage – n’avaient pas besoin de certification pour imposer leur rigueur. Le journalisme repose d’abord sur une démarche, une éthique, une liberté d’enquêter difficilement traduisibles en normes industrielles.
La tentation de standardiser l’information par des labels part d’une intention louable : rassurer le public, distinguer les sources fiables, limiter l’impact des fausses nouvelles. Mais elle comporte plusieurs effets pervers. D’abord, elle peut réduire la confiance à une conformité aux règles, à des cases à cocher. Cela revient à déléguer le jugement à une autorité « garante de la vérité », au lieu de cultiver l’esprit critique du public. Un tel système repose sur une vision descendante de l’information : les « bons » médias parleraient d’en haut, pendant que les internautes, soupçonnés de crédulité ou d’esprit complotiste, devraient suivre les recommandations.
Deux initiatives illustrent cette tendance. Le Décodex, outil lancé par Le Monde en 2017 et discrètement abandonné en 2022, classait les sites selon leur fiabilité à l’aide d’un code couleur. Il visait à orienter les lecteurs, mais avait été vivement critiqué pour son opacité méthodologique et pour le risque de disqualifier des médias alternatifs ou critiques. La Journalism Trust Initiative, portée par Reporters sans frontières, pousse plus loin encore cette logique de labellisation en proposant une certification proche des normes ISO. Elle repose sur des critères liés à la transparence, la vérification et la déontologie, que les médias peuvent s’engager à respecter pour gagner en « crédibilité ».
Ces outils traduisent une volonté de réaffirmer des standards face à un écosystème numérique éclaté. Mais comme le soulignent les chercheurs Marie-Noëlle Doutreix et Lionel Barbe, ils risquent aussi de renforcer une forme de monopole symbolique de l’information « légitime ». Loin de valoriser la diversité des pratiques journalistiques, ils tendent à imposer une définition unique de ce qu’est un « bon média », souvent au détriment des initiatives critiques, indépendantes, ou issues de mouvements sociaux. En cela, ils participent à une recentralisation de la parole médiatique au moment même où elle devrait s’ouvrir.
Ce souci de normalisation oublie aussi que le journalisme a toujours été traversé par des écrivains et des intellectuels qui ont marqué la presse sans en avoir le titre. Zola, avec J’accuse…! dans L’Aurore, Camus, à la tête du journal Combat, ou Gide, avec ses récits critiques de voyage, ont écrit des textes à la fois littéraires, politiques et profondément journalistiques. Leur autorité ne venait pas d’une certification, mais de la pertinence de leurs enquêtes, de la clarté de leur engagement et de leur responsabilité publique. Ces exemples rappellent que le journalisme est aussi un espace d’écriture et de courage, qui dépasse les cadres professionnels.
Je pense également à certains écrivains anglo-saxons dont j’ai découvert les textes dans la revue America initiée par François Busnel : des analyses de phénomènes sociaux et économiques d’une grande acuité, sans autre label que leur lucidité.
Enfin, ces démarches de labellisation ignorent souvent le fait que de nombreux internautes développent déjà des compétences d’analyse, de comparaison des sources et de discussion collective. Plutôt que de construire des barrières d’accès à l’information fondées sur des labels, il serait sans doute plus utile de renforcer la culture critique, d’encourager la pluralité des voix et de redonner aux journalistes les moyens de travailler dans des conditions réellement indépendantes.
La lutte contre la désinformation ne peut se résumer à un tampon de fiabilité – lequel est souvent perverti et se discrédite au fil du temps, comme l’illustre le label HVE (Haute Valeur Environnementale) devenu une vaste supercherie. Elle suppose un engagement plus profond pour la liberté d’enquête et l’éducation au discernement.
Liens :
France Culture : Cyberattaques russes : quelle menace pour l’Europe ?
Marie-Noëlle Doutreix et Lionel Barbe : Légitimer et disqualifier : les Fake News saisies comme opportunité de normalisation du champ journalistique
Article de The Conversation : Faut-il labelliser les médias pour promouvoir une information de qualité ?
