Des racines établies, un présent qui divise les historiens et politologues
J’ai regardé en début de semaine une courte vidéo de Marianne James dans laquelle elle affirme : « les racines du RN restent les racines du fascisme et de la collaboration ». Une phrase choc — idéale pour le buzz, il faut bien le dire — qui m’a donné envie de me replonger dans l’histoire de ce parti.
C’est surtout le terme « fasciste » dont j’ai voulu vérifier la teneur exacte. Pas pour donner raison ou tort à Marianne James — ce n’est pas la démarche de ce site — mais parce que la question posée est une vraie question d’histoire politique.
Ce que j’ai trouvé a comblé pas mal de mes trous de mémoire. Car la majorité des chercheurs qui travaillent sur l’extrême droite française depuis quarante ans refusent précisément le terme que la polémique médiatique mobilise le plus : « fascisme ». Et le désaccord entre spécialistes ne porte pas là-dessus. Il concerne une question plus précise : comment qualifier ce parti aujourd’hui, au regard de son histoire.
Ce qui est établi : la naissance du parti en 1972
Le 5 octobre 1972, à Paris, une soixantaine de personnes fondent le Front national pour l’unité française — un nom rapidement abrégé en Front national.
L’initiative vient d’Ordre nouveau, un mouvement militant néofasciste actif depuis la fin des années 1960. Comme le rappelle la politiste Magali Balent, ce moment s’inscrit dans un contexte de guerre froide où les différentes familles de l’extrême droite française se recomposent autour d’un anticommunisme central.
Le choix de Jean-Marie Le Pen à la présidence est stratégique. Ancien député poujadiste, vétéran de la guerre d’Algérie, il offre un visage plus présentable que celui des militants d’Ordre nouveau. L’historienne Valérie Igounet souligne cette logique : il s’agit de rompre avec une image trop ouvertement radicale et violente pour entrer dans le jeu électoral.
Trois ensembles coexistent alors au sein du FN. Un courant national-populiste, autour de Le Pen et de figures liées à l’Algérie française, dont certains anciens de l’OAS comme Roger Holeindre. Un courant néofasciste, directement issu d’Ordre nouveau. Et un troisième ensemble, plus discret, composé de trajectoires issues de la Collaboration.
C’est ce dernier qui concentre aujourd’hui les éléments les plus sensibles. Pierre Bousquet, premier trésorier du FN pendant près de dix ans, a servi dans la division Charlemagne de la Waffen-SS. Léon Gaultier, également fondateur, a eu un parcours similaire, qu’il reconnaîtra publiquement. François Brigneau, vice-président dès 1972, est passé par le Parti populaire français avant de rejoindre la Milice.
Ces parcours ont été minutieusement reconstitués par des historiens comme Jean-Paul Gautier. Ils révèlent aussi un paradoxe durable : ces figures fondatrices ont longtemps été peu présentes dans le récit officiel du parti.
Pour l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste des droites radicales, cette présence ne relève pas de l’anecdote. Elle s’inscrit dans une continuité plus large : celle du rôle joué par d’anciens collaborationnistes dans la recomposition de ces milieux après 1945.
Ces faits sont établis. Mais une autre question commence ici : comment les qualifier politiquement ?
Sortir de l’alternative « fasciste ou pas fasciste »
Le débat public fonctionne souvent par simplification : soit le RN serait un parti fasciste, soit cette qualification ne serait qu’une exagération polémique.
Dès les années 1980, le politologue Pierre-André Taguieff propose une autre lecture : celle du national-populisme. Cette notion a profondément marqué les travaux sur l’extrême droite française, même si elle n’est pas employée par tous les chercheurs.
Son point de départ est historique. Le fascisme est un phénomène situé, lié à l’Europe de l’entre-deux-guerres. Le transposer tel quel dans le présent conduit, selon lui, à des confusions plus qu’à des éclairages.
Le national-populisme, à l’inverse, renvoie à une tradition politique plus ancienne, que l’on peut faire remonter au boulangisme : mobilisation du peuple contre les élites, critique du système représentatif, capacité à agréger des soutiens hétérogènes.
Ce terme ne vise pas à édulcorer le FN ou le RN, mais à les désigner de manière plus précise. Il est utilisé par des chercheurs aux positions critiques très diverses.
L’historien Michel Winock propose une analyse complémentaire : l’extrême droite française ne forme pas un bloc continu, mais une succession de formes — royaliste, nationaliste, fasciste, pétainiste, poujadiste, lepéniste — qui héritent les unes des autres sans se confondre.
Dire que plusieurs fondateurs du Front national étaient issus de courants néofascistes ou de la Collaboration correspond à des faits établis. En revanche, en déduire qu’il est aujourd’hui un parti fasciste constitue un saut d’interprétation que la majorité des spécialistes refusent.
Le vrai point de débat : transformation ou continuité
Un point fait largement consensus : la stratégie de « dédiabolisation » est réelle et documentée.
Engagée dès les années 1980, elle devient centrale à partir de 2011 avec Marine Le Pen. En 2015, elle exclut son père après de nouveaux propos négationnistes. En 2018, le Front national devient le Rassemblement national. Le vocabulaire évolue, les références les plus controversées disparaissent du discours officiel.
Le désaccord entre chercheurs porte sur l’interprétation de ces évolutions.
Une première lecture, appuyée notamment sur le livre collectif Les Faux-semblants du Front national dirigé par Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, met en évidence un décalage entre le discours du parti et certaines attitudes observées dans son électorat, notamment en matière de rejet de l’autre. Dans cette perspective, la transformation relèverait surtout de la communication du parti.
Une seconde lecture insiste sur la rupture générationnelle. Les dirigeants actuels n’ont ni les parcours ni les réseaux des fondateurs. Ce renouvellement correspond aussi à une transformation réelle, même si son ampleur reste discutée.
Enfin, plusieurs enquêtes journalistiques ont mis en évidence la persistance de liens entre l’entourage du parti et des milieux d’ultra-droite jusque dans les années récentes. Ces éléments ne suffisent pas à trancher, mais ils montrent que la question ne se réduit pas à une opposition simple.
Le désaccord tient en réalité à ce que les chercheurs observent : le discours, les dirigeants, les réseaux ou les électeurs.
Alors, le RN a-t-il changé, ou seulement changé d’apparence ?
Le monde de la recherche ne tranche pas, parce que les analyses ne portent pas toutes sur le même objet. Ceux qui étudient le discours du parti décrivent une transformation réelle. Ceux qui s’intéressent aux électeurs, aux réseaux ou aux cadres du mouvement mettent davantage en évidence des continuités.
La question initiale mérite donc d’être reformulée. Non pas : les racines sont-elles encore là ? Mais plutôt : qu’est-ce qui, dans le parti tel qu’il existe aujourd’hui, procède réellement de cet héritage, et qu’est-ce qui a changé de nature.
La vidéo : Sur Instagram, Marianne James revendique et explique son opposition au RN
Pour aller plus loin
- Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours
- Nicolas Lebourg, Joseph Beauregard, Dans l’ombre des Le Pen
- Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer (dir.), Les Faux-semblants du Front national
- Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste
- Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France






