Travailleurs Crédit photo : Indosup. Pixabay.

Le mythe pratique de l’auto-entreprenariat

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En 2011, j’ai quitté le salariat pour devenir rédactrice et formatrice indépendante. J’aspirais depuis longtemps à cette autonomie professionnelle. Le nouveau statut d’auto-entrepreneur était parfait, très simple à mettre en place et m’a donc permis de me lancer dans le web. A de nombreux égards, j’ai été contente de cette liberté mais je n’ai jamais été dupe des discours qui depuis cette époque promeuvent sans relâche le statut d’indépendant et l’entreprenariat.

Cette valorisation met de côté les raisons de cet avènement. Je vais tenter de vous les expliquer. Et pour commencer, un peu de généalogie.


Pourquoi un tel engouement depuis les années 2000 ?

Cette mise en avant découle de la convergence de plusieurs facteurs.

D’abord, idéologiquement, les politiques néolibérales amorcées dans les années 1980 (Thatcher, Reagan) sur un socle conceptuel remontant aux années 1930 (le fameux colloque Walter Lippmann) ont promu l’individu-entreprise et le chacun entrepreneur de sa vie.

La désindustrialisation qui s’est accélérée dans les années 80 a détruit une grande partie du salariat industriel dans les pays développés, et a laissé des millions de travailleurs sur le carreau. Les États n’ont pas su reconstruire un modèle économique créateur d’emplois stables. Leur discours a alors évolué.

Il s’est agit à partir des années 90 de favoriser l’employabilité et la flexibilité de tout un chacun. Il incombait désormais aux individus de se former, de s’adapter, d’être mobile et de créer leur propre activité si nécessaire.  Et s’ils échouaient, c’était de leur faute.

Je travaillais dans l’insertion socio-professionnelle à cette époque et les programmes d’insertion imprégnés de cette idéologie, à mettre en œuvre auprès de nos publics, horrifiaient beaucoup d’entre nous.

Plus tard, en 2008, avec la création du statut d’auto-entrepreneur, cette individualisation de la responsabilité en matière d’emploi a trouvé son outil parfait.

Sur un plan politique, transformer des chômeurs en entrepreneurs est pratique car cela permet de réduire artificiellement les statistiques du chômage. Je me rappelle avec effroi cette campagne de Pôle emploi faisant la promotion d’Uber : un partenariat assez aberrant qui  a promu un système socialement désastreux. Depuis, beaucoup d’observateurs en sont revenus.

Enfin, culturellement, depuis 1945, l’idée venue des USA que chacun peut réussir par son seul mérite s’est diffusée un peu partout en Occident et exerce une forte fascination chez certains. Mais derrière quelques réussites médiatisées, on trouve des milliers de faillites, de burn-out et de travailleurs en mauvaise santé physique et psychique.


La réalité : la précarité maquillée en liberté

Derrière le discours séduisant de la liberté, la réalité révèle des mécanismes communs de précarisation.

Que l’on soit livreur à vélo, graphiste freelance, formateur indépendant, professionnel du bien-être ou développeur web, on découvre rapidement les limites de notre autonomie.

Nous autres, free-lance ne fixons pas vraiment nos tarifs : soit c’est l’algorithme de la plateforme qui nous est dédiée qui le fait, soit c’est le tarif du marché imposé par les concurrents… et souvent au plus bas, soit ce sont nos clients qui nous imposent leurs prix.

Certains observateurs parlent de « nouveau tâcheronnage » : comme au XIXe siècle, des travailleurs payés à la tâche, sans protection, dépendant d’entreprises qui les font travailler mais qui fixent unilatéralement les règles. La différence ? On appelle ça de l’entrepreneuriat plutôt que de l’exploitation. C’est plus fun…


Et donc, quand on vous vend l’auto-entrepreneuriat comme LA solution au chômage, comme la preuve que « tout le monde peut réussir s’il le veut vraiment » : c’est un mensonge. Un mensonge qui arrange ceux qui y gagnent – plateformes, grandes entreprises, certains partis politiques – et qui culpabilise ceux qui échouent à mener à bien une activité viable.

L’indépendance professionnelle peut être, certes émancipatrice, mais seulement quand on maîtrise parfaitement un métier, que l’on dispose d’un capital financier de départ, d’un fort réseau, d’un filet de sécurité, une famille, un conjoint ou une conjointe qui assure financièrement à côté. Cela, je l’ai constaté à maintes reprises ces quinze dernières années !

Pour les autres, elle devient un piège : la précarité maquillée en liberté, l’absence de droits déguisée en flexibilité.


Nota : Plus exactement, j’ai commencé en tant que Rédactrice web SEO, c’est-à-dire un travail de rédaction optimisée pour le référencement sur les moteurs de recherche. Puis au fil des ans, j’ai étoffé mon activité avec la création de sites et la formation auprès des professionnels.


Crédit photo : Indosup. Pixabay.