ourson devant écran web

Le complotisme est-il une nouvelle forme de lutte des classes ?

Classé dans : Médias, Notes de synthèse, Société | 0

Faisant suite à un précédent texte concernant les chaînes YouTube confusionnistes-extrémistes qui mettent souvent en avant la thématique du peuple auquel voudraient nuire des groupes occultes et très puissants, je me suis demandée si le complotisme n’était pas une nouvelle forme de lutte des classes. Des auteurs se sont posés la question bien avant moi. Voici leurs analyses de ce phénomène.  

Qu’est-ce que le complotisme ?

Le complotisme ou pensée conspirationniste repose sur l’idée que des événements sociaux, politiques ou économiques sont toujours le résultat de manœuvres cachées organisées par de petits groupes puissants. Des philosophes comme Karl Popper ou des historiens comme Richard Hofstadter ont montré que ce mode d’explication repose sur une vision simplificatrice du monde où rien n’arriverait par hasard et où un ennemi occulte serait responsable de tous les malheurs.

La lutte des classes au sens classique

Chez Marx et Engels, la lutte des classes est un affrontement structuré entre groupes sociaux définis par leur place dans la production : bourgeois et prolétaires. Ce conflit est matériel, organisé autour de la propriété des moyens de production et des inégalités économiques.

Gramsci a complété cette idée en soulignant que la lutte ne se joue pas seulement dans l’économie, mais aussi dans la culture et la capacité des classes dominantes à imposer leur vision du monde. C’est ce qu’il appelle l’hégémonie culturelle.

Le complotisme comme substitut de conflit social

Le complotisme ne fonctionne pas comme une lutte de classes au sens marxiste. Il ne s’organise pas autour de positions économiques stables ni de collectifs structurés comme les syndicats ou les partis politiques. Il reformule plutôt les tensions sociales en opposant un « peuple pur » à des « élites corrompues ». C’est une logique proche du populisme qui oppose symboliquement deux blocs mais sans base matérielle claire.

Pourquoi le complotisme se développe aujourd’hui ?

Trois dynamiques jouent un rôle important :

  • Le brouillage des anciens clivages de classes et de partis. Le vote ou l’engagement politique ne suit plus les lignes sociales traditionnelles. Le complotisme offre une grille simple de lecture.
  • L’économie de l’attention sur les réseaux sociaux. Les récits conspirationnistes circulent plus vite que les analyses classiques car ils sont plus sensationnels, plus émotionnels et donc plus partagés.
  • La crise de confiance dans les institutions. La surcharge d’informations et la perte de repères favorisent les explications alternatives, même si elles sont fragiles.

Comment se manifeste ce « conflit » conspirationniste ?

Les théories du complot désignent des responsables personnalisés (banquiers, multinationales, gouvernements, médias, Big Pharma) plutôt que des classes sociales. Elles mobilisent des communautés fluides, souvent en ligne, au lieu d’organisations durables. Enfin, elles reposent sur un système de validation interne : les membres se fient surtout à leurs propres réseaux, ce qui les isole des débats publics.

Différences avec la lutte des classes

  • L’objet du conflit est différent : dans la lutte des classes, il s’agit de ressources, de salaires et de conditions de travail ; dans le complotisme, il s’agit de trahisons, de manipulations et de coups montés.
  • Les acteurs sont différents : classes sociales bien définies d’un côté, oppositions morales et mouvantes « peuple/élites » de l’autre.
  • La stratégie est différente : organisation et revendications matérielles contre indignation, dévoilement et dénonciation virale.

Points de recoupement

Le complotisme n’est pas une lutte de classes, mais il capte de réelles frustrations sociales : sentiment de déclassement, inégalités, peur d’être dépossédé. Dans ce sens, il joue un rôle de soupape. Mais en personnalisant les causes des inégalités, il détourne l’attention des structures économiques qui génèrent ces inégalités. Cela en fait une forme « appauvrie » de conflictualité sociale.

Conséquences démocratiques

Le complotisme affaiblit la critique sociale structurée. Là où la lutte des classes cherchait à transformer les institutions ou les règles du jeu économique, le complotisme favorise le soupçon permanent, la polarisation et la défiance envers toute autorité. Cela rend plus difficile la délibération démocratique et la construction de compromis.

Conclusion

Le complotisme n’est pas une nouvelle forme de lutte des classes : il ne repose pas sur des bases sociales, économiques et organisationnelles comparables. Mais il fonctionne comme une grammaire concurrente du conflit politique. Il canalise des frustrations bien réelles, en les traduisant en termes moraux et simplifiés et c’est précisément ce qui explique son succès dans un contexte de crise des clivages politiques, de désinformation accélérée et de méfiance généralisée.


Pour aller plus loin :

Karl Popper, dans Conjectures et Réfutations (1963), critique les approches qui expliquent l’histoire uniquement par des complots cachés. Selon lui, la « théorie du complot » est une manière simpliste et réductrice d’interpréter les phénomènes historiques. Il explique que cette théorie suppose que tous les événements historiques découlent d’actions délibérées d’individus ou de groupes puissants, et que rien n’est vraiment accidentel ou imprévu dans l’histoire. Pour Popper, cette idée est profondément erronée, car elle ignore la complexité des effets non intentionnels et imprévus résultant des actions humaines et réduit la science sociale à un simulacre pseudo-scientifique.

Popper va jusqu’à qualifier la théorie du complot de « superstition primitive » qui substitue aux anciens mythes religieux une vision modernisée de la manipulation par des groupes secrets (capitalistes, impérialistes, etc.) et qui refuse d’admettre la possibilité d’effets pervers ou imprévus dans le cours de l’histoire

Dans The Paranoid Style in American Politics (1964), Richard Hofstadter décrit effectivement un « style paranoïaque » présent dans la culture politique américaine. Ce style se caractérise par une suspicion exacerbée envers les élites et une croyance récurrente en des complots ourdis contre le peuple. Hofstadter analyse comment cette suspicion devient un moteur central dans le discours politique de certains mouvements, notamment lors des périodes de tensions ou de montée du radicalisme, comme le maccarthysme ou l’émergence de la droite radicale américaine

Joseph Uscinski et Joseph Parent, dans American Conspiracy Theories (2014), proposent une analyse empirique des théories du complot aux États-Unis en s’appuyant sur des données originales comme des enquêtes d’opinion et des analyses de discussions en ligne. Ils montrent que certains profils sociaux et politiques sont plus enclins à adhérer aux théories du complot. Selon leurs résultats, le facteur politique est crucial : les personnes et groupes qui se sentent marginalisés ou perdants  dans la compétition politique sont plus susceptibles de croire aux complots, utilisant ces croyances comme une forme d’explication ou de protestation face aux asymétries de pouvoir. Par ailleurs, le niveau d’éducation, l’orientation partisane et le degré de confiance envers les institutions jouent également un rôle.

Dans leur article Conspiracy Theories (2009), Cass Sunstein et Adrian Vermeule insistent sur le rôle central des biais cognitifs et des mécanismes de la psychologie sociale dans la diffusion des théories du complot. Selon eux, la propagation de ces croyances s’explique en grande partie par des « erreurs cognitives » (cognitive blunders) et par des influences sociales et informationnelles, comme l’effet de groupe ou la limitation des sources d’information auxquelles ont accès les individus. Ils expliquent également que ces théories prospèrent dans des contextes où les gens sont confrontés à un nombre limité de points de vue, ce qu’ils appellent une « épistémologie handicapée » (crippled epistemology). En bref, Sunstein et Vermeule montrent que la croyance aux complots ne relève pas forcément d’une irrationalité profonde, mais plutôt de processus psychologiques courants et de dynamiques sociales qui biaisent la façon dont l’information est reçue et partagée.