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Architecture : le cube moche

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Ce matin, j’écoutais Albert Moukheiber évoquer la maximisation de nos vies, le design minimaliste, les liens de celui-ci avec l’idéal fonctionnaliste, et la dépression psychique que tout cela pouvait engendrer. Cela m’a donné envie de traiter un sujet que je voulais explorer depuis longtemps : celui des architectures contemporaines qui, pour être honnête, m’agressent et me plombent presque systématiquement.

Mais plutôt que de simplement pester contre ce que je ressens comme une dégradation de nos paysages urbains et périurbains, le mieux est sans doute d’essayer de comprendre d’où cela vient. Comment en sommes-nous arrivés à produire autant d’espaces qui privilégient la fonctionnalité et l’optimisation ? Que disent ces formes architecturales de la société qui les produit ?

Voyons ce qu’il en est.


Le triomphe du fonctionnel

À l’origine, l’architecture moderne portait une ambition généreuse. Avec le Bauhaus (école allemande d’arts et arts appliqués des années 1920-30) notamment, l’objectif était de créer une architecture rationnelle, accessible et adaptée aux besoins réels des populations.

Cette simplicité n’était pas seulement un choix esthétique : elle portait aussi une critique d’une architecture bourgeoise fondée sur l’ornement, la représentation sociale et l’affirmation d’un statut. Il s’agissait de rompre avec l’idée que le bâtiment doit d’abord exprimer la richesse de son propriétaire, pour privilégier l’usage, la fonction et l’accès du plus grand nombre.

Mais au cours du XXe siècle, cette recherche de sobriété a changé de sens. Ce qui était à l’origine une critique de la distinction sociale a parfois été récupéré par le marché et transformé en un nouveau langage de prestige. Le dépouillement, les lignes épurées ne renvoient plus seulement à l’idée de simplicité ou d’efficacité : ils deviennent aussi des signes de luxe. Villas aux formes sobres mais hors de prix, sièges sociaux aux architectures épurées, intérieurs minimalistes haut de gamme illustrent ce renversement.

Le problème apparaît surtout lorsque la fonctionnalité devient le seul critère qui compte pour un bâtiment donné. Un promoteur ou une entreprise raisonne en mètres carrés utiles, en délai de chantier, en coût de construction, en facilité de revente ou de transformation future. La forme qui répond le mieux à ces contraintes, pour ce terrain, ce budget, ce calendrier, est presque toujours la plus simple : le cube, le rectangle. À ce stade, ce n’est pas encore une question de mondialisation, seulement l’exigence comptable appliquée au BTP.


Le bloc comme architecture de la mondialisation

Cette même forme se retrouve partout, répond également à une logique de clonage international d’un même modèle.

Dans Junkspace, l’architecte Rem Koolhaas décrit une architecture qui accompagne un monde organisé autour des flux : flux de personnes, de marchandises, de capitaux, mais aussi flux de plans, de cahiers des charges et de méthodes de construction. Les grandes enseignes commerciales, les promoteurs internationaux, les cabinets d’architecture mondialisés exportent les mêmes gabarits, les mêmes matériaux standardisés, les mêmes modèles d’implantation – souvent pas zone – d’un pays à l’autre.

Le résultat est un paysage qui se ressemble d’un bout à l’autre du monde. Un parc d’activités, un centre logistique en France ressemble à un autre en Allemagne ou aux États-Unis. Un centre commercial donne l’impression d’avoir déjà été vu ailleurs mille fois, parce qu’il a déjà été construit ailleurs.


Quand le design colonise l’intérieur

Ces deux visions, économique et mondialisée, concernent surtout la forme extérieure du bâtiment. Mais le mouvement ne s’arrête pas à l’enveloppe. Dans Design et crime, Hal Foster montre que le design ne se limite plus aux objets ou aux façades : il devient une manière générale de penser tout un environnement, jusque dans ses moindres détails.

Un open space, un hall d’accueil, un couloir de centre commercial obéissent au même principe que l’enveloppe qui les contient : tout doit être optimisé, rendu fluide, agréable à traverser, propice à la consommation ou à la productivité. La signalétique, le mobilier, l’éclairage, les matériaux intérieurs suivent des chartes pensées ailleurs et appliquées partout de la même façon.

Le paradoxe, c’est que cette recherche permanente de perfection produit l’inverse de ce qu’elle promet. Plus on cherche à maîtriser un espace dans le moindre détail, plus cet espace ressemble à tous les autres espaces conçus selon les mêmes principes qui nous entraînent dans un ennui abyssale.


Des espaces sans mémoire

Cette disparition de l’identité des lieux rejoint la réflexion de Marc Augé sur les « non-lieux ». Dans Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, il décrit ces espaces contemporains organisés principalement autour du passage, de la circulation et de la consommation. Les exemples sont nombreux : aéroports, autoroutes, centres commerciaux, zones commerciales et bords de routes périphériques, grands ensembles tertiaires.

Un lieu traditionnel, comme une place de village, est imprégné d’histoire. Il est associé à une mémoire, à des habitudes, à des relations humaines. Un non-lieu fonctionne autrement. On y circule, on y travaille, on y consomme, mais on n’y construit pas nécessairement un attachement, même si certaines personnes se remémorent parfois avec nostalgie leurs errances adolescentes dans telle ou telle galerie marchande. C’est ce révélait un commentaire que j’ai lu un jour à la suite d’une vidéo sur la France moche.


Une esthétique du réalisme capitaliste

Mark Fisher, dans Le Réalisme capitaliste, explique que notre époque peine à imaginer d’autres possibilités que celles imposées par le système économique dominant. Cette idée peut aussi s’appliquer à nos paysages. Nous finissons par considérer ces formes architecturales comme inévitables. Comme si le cube bardé de tôles était la seule réponse possible aux besoins contemporains. There is no alternative, comme aurait dit Margaret Thatcher… le mantra des années 80 encore bien présent en 2026.

Pourtant, l’architecture est toujours un choix. Elle traduit des priorités. Construire une grande boîte en verre et béton ou un bâtiment inspiré du style vernaculaire – comme, ce que j’estime être relativement le cas pour le collège Le vigneret du Castelet dans le var -, ce n’est pas seulement une différence esthétique. C’est une différence de conception de la société.

Le problème apparaît quand seule compte l’efficacité mesurable. Quand un bâtiment est pensé d’abord comme une surface rentable, un espace optimisé ou un actif immobilier, il perd quelque chose de très concret : la capacité à devenir un repère attachant que l’on fait un peu sien. Un endroit qu’on reconnaît de loin, qu’on décrit à quelqu’un sans avoir besoin d’une adresse, où on a un souvenir précis (un rendez-vous, une fête, un trajet répété pendant des années). Un cube optimisé peut changer d’enseigne, de propriétaire, de fonction, sans que rien ne change dans le paysage : il n’a jamais vraiment existé comme lieu, seulement comme surface.

Car nous ne vivons pas seulement dans des mètres carrés. Nous vivons dans des paysages, des rues, des cultures (ou ce qu’il en reste), des bâtiments qui influencent notre manière d’habiter le monde.


Pour aller plus loin :

Hal Foster, Design and Crime (2002) — trad. fr. Design et crime, Les Prairies ordinaires, 2008

Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992

Rem Koolhaas, Junkspace (essai, 2001)

Mark Fisher, Capitalist Realism (2009) — trad. fr. Le Réalisme capitaliste, Entremonde, 2018


Vidéo YT : Sur la maximisation de la vie avec Albert Moukheiber