Immeubles illuminés d'une ville moderne. crédit Reynaldo brigworkz Brigantty

Le coût humain du productivisme. Partie 4 : Le néolibéralisme (1980-2025)


Les mécanismes d’exploitation décrits dans les parties précédentes n’ont pas disparu. Ils ont muté, se sont adaptés. À partir des années 1980, un tournant s’opère en Occident qui va donner une nouvelle forme au productivisme : le néolibéralisme.


1980-2000 : Le tournant néolibéral

En 1979, Margaret Thatcher arrive au pouvoir au Royaume-Uni. En 1980, Ronald Reagan devient président des États-Unis. Tous deux mènent des politiques de libéralisation, privatisation et dérèglementation. L’objectif affiché : désengager l’État, réduire les impôts, casser les monopoles publics, affaiblir les syndicats jugés trop puissants.

Ces politiques se répandent rapidement dans toute l’Europe occidentale et aux États-Unis. Le mot d’ordre est la compétitivité par la réduction des coûts. Les entreprises doivent être flexibles, s’adapter en permanence au marché, se délester de tout ce qui pourrait freiner leur rentabilité.

Cette période voit le début massif des délocalisations. Les industries textiles, métallurgiques, électroniques quittent l’Europe et les États-Unis pour s’installer dans des pays où la main-d’œuvre coûte moins cher, où les protections sociales sont faibles ou inexistantes, où les syndicats sont interdits ou muselés. La Chine devient progressivement l’atelier du monde, intégrant l’Organisation mondiale du commerce en 2001.

En Occident, les conséquences sont immédiates : fermetures d’usines, destructions massives d’emplois industriels, montée du chômage. Les salariés qui restent voient leurs conditions de travail se dégrader. La peur du licenciement, de la délocalisation, de la fermeture devient un outil de pression permanent.


2000-2025 : L’accélération par le numérique

À partir des années 2000, un nouveau phénomène s’impose : la plateformisation du travail, souvent appelée « ubérisation ». Des entreprises comme Uber, Deliveroo ou d’autres plateformes numériques bouleversent l’organisation du travail.

Le principe est simple : mettre en relation directe, via une application, des clients et des travailleurs. Mais ces travailleurs ne sont pas salariés. Ils sont juridiquement « indépendants », micro-entrepreneurs. Les plateformes s’exonèrent ainsi des cotisations sociales, des congés payés, de toutes les protections du code du travail.

Ces travailleurs se retrouvent dans une situation paradoxale : formellement indépendants, ils sont en réalité étroitement contrôlés par des algorithmes qui fixent les tarifs, attribuent les courses, notent les performances, sanctionnent les retards. Un sénateur français parlera en 2021 d’un « retour au travail à la tâche » qui ne laisse qu’une « autonomie illusoire ».

La précarité est devenue la norme pour des centaines de milliers de travailleurs. Pas de visibilité sur les revenus d’un mois à l’autre. Pas de protection en cas de maladie ou d’accident. Pas de droit au chômage. Les risques économiques et sociaux, qui pesaient autrefois sur l’employeur, sont transférés sur le travailleur.

Ce modèle ne concerne plus seulement les livreurs ou les chauffeurs. Il s’étend progressivement à d’autres secteurs : services aux entreprises, conseil, traduction, graphisme. La précarisation touche aussi les salariés « classiques » : multiplication des contrats à durée déterminée, de l’intérim, des temps partiels subis.


La destruction des collectifs de travail

Parallèlement à cette précarisation, un autre phénomène s’accentue : l’individualisation. Là où les ouvriers du XIXe siècle travaillaient côte à côte, construisant des solidarités et des luttes collectives, les travailleurs d’aujourd’hui sont de plus en plus isolés.

Les entreprises organisent cette atomisation. Les objectifs sont individualisés. Les primes et évaluations sont personnalisées. Les travailleurs sont mis en concurrence les uns avec les autres. Les espaces de discussion collective sont réduits ou supprimés. Les syndicats sont affaiblis, parfois contournés.

Pour les travailleurs des plateformes, l’isolement est inscrit dans le modèle même : chacun chez soi, devant son écran ou sur sa moto, attendant qu’un algorithme lui attribue une tâche. Les tentatives d’organisation collective existent, mais elles se heurtent à l’éclatement géographique et temporel du travail.


La mondialisation de la concurrence

Ce qui se joue depuis quarante ans, c’est une mise en concurrence généralisée des travailleurs à l’échelle mondiale. Un ouvrier français est en compétition avec un ouvrier chinois, bangladais, vietnamien. Un développeur informatique européen est en concurrence avec un développeur indien payé trois fois moins cher.

Cette compétition pousse les prix vers le bas. Pour rester « compétitives », les entreprises réduisent les salaires, suppriment des postes, externalisent, sous-traitent. Les fournisseurs sont choisis selon leur capacité à offrir le prix le plus bas, ce qui les pousse eux-mêmes à pressurer leurs propres salariés.

Le cercle est vicieux : la baisse des salaires réduit le pouvoir d’achat des populations occidentales, qui se reportent sur des produits toujours moins chers, fabriqués dans des conditions toujours plus dures ailleurs. Pendant ce temps, en Chine, au Bangladesh, au Vietnam, des millions de travailleurs produisent dans des conditions qui rappellent celles des manufactures anglaises ou françaises du XIXe siècle.


Du paysan exproprié du XVIe siècle à l’ouvrier de Manchester, puis au travailleur précaire d’aujourd’hui, le mécanisme est le même. Seules les formes changent. [→  Partie 5 : Les mécanismes communs du productivisme]