Pêcheurs Asie barque crédit Pixabay Vannham

Le coût humain du productivisme  Partie 6 : Conclusion


Depuis deux siècles, le productivisme génère de la souffrance à grande échelle. Les enclosures ont chassé des centaines de milliers de paysans de leurs terres. Les usines du XIXe siècle ont broyé des générations d’ouvriers. Le taylorisme et le fordisme ont transformé des êtres humains en prolongements de machines. Le néolibéralisme contemporain précarise, isole et épuise. Les effets sont documentés, dénoncés, combattus depuis le début. Et pourtant, le système perdure.

Cette continuité pose une question : pourquoi un système qui produit autant de destruction humaine se maintient-il ? Pourquoi résiste-t-il aux critiques, aux révoltes, aux tentatives de régulation ?


Une logique systémique, pas individuelle

La première raison tient à la nature même du système. Le productivisme ne repose pas principalement sur la volonté maléfique de quelques individus, mais sur une logique structurelle de compétition généralisée.

Dans un marché concurrentiel, l’entreprise qui réduit ses coûts survit. Celle qui maintient des salaires élevés, des conditions de travail décentes, des horaires raisonnables se retrouve désavantagée face à ses concurrents. Elle perd des parts de marché, elle est rachetée ou elle disparaît.

Cette logique crée une course vers le bas. Même un patron qui souhaiterait traiter correctement ses employés est contraint par la concurrence. S’il ne suit pas le mouvement, il est éliminé et remplacé par quelqu’un qui le fera.

Le système se reproduit donc indépendamment des intentions individuelles. Il ne suffit pas de convaincre les acteurs qu’il est cruel ou injuste. Tant que la logique concurrentielle domine, les mécanismes d’exploitation se perpétuent.

La fragmentation des résistances

La deuxième raison est la difficulté à organiser des résistances efficaces et durables.

Les luddites ont détruit des machines, mais ils ont été pendus. Les ouvriers ont fait grève, mais les grèves ont été réprimées. Les syndicats se sont organisés, mais ils ont été affaiblis, contournés, marginalisés. À chaque époque, des résistances ont émergé. Elles ont obtenu des victoires partielles : limitation du temps de travail, interdiction du travail des enfants, droit syndical, protection sociale. Mais elles n’ont jamais réussi à renverser la logique d’ensemble.

Pourquoi ? D’abord parce que les travailleurs sont divisés. Divisés géographiquement : l’ouvrier français peine à s’organiser avec l’ouvrier chinois. Divisés par statut : le CDI, le CDD, l’intérimaire, l’auto-entrepreneur n’ont pas les mêmes intérêts immédiats. Divisés par secteur : l’ouvrier de l’industrie, l’employé du tertiaire, le travailleur de plateforme ne se reconnaissent pas toujours comme ayant un destin commun.

Cette fragmentation est en partie spontanée, produit de la complexité du système économique moderne. Mais elle est aussi organisée, recherchée. L’individualisation des objectifs, la précarisation, la destruction des collectifs de travail ne sont pas des effets secondaires : ce sont des stratégies qui visent à empêcher l’organisation collective.

L’adaptation permanente du système

La troisième raison est la capacité du système à s’adapter, à intégrer les critiques, à récupérer les résistances.

Quand les ouvriers du XIXe siècle dénoncent les cadences inhumaines et les horaires interminables, le système finit par accepter des limitations. Mais il compense en intensifiant le travail pendant le temps réduit, en mécanisant davantage, en déplaçant la production vers des zones moins régulées.

Quand les syndicats obtiennent des droits pour les salariés en CDI, le système développe l’intérim, les CDD, les statuts précaires. Les protections ne disparaissent pas totalement, elles se déplacent : certains en bénéficient encore, d’autres non.

Quand les critiques de l’aliénation fordiste se multiplient dans les années 1960-1970 (lire texte : Michel Clouscard), le système propose l’enrichissement des tâches, l’autonomie au travail, la responsabilisation. Mais ces évolutions masquent souvent une intensification : on donne de l’autonomie tout en fixant des objectifs impossibles, on supprime le contrôle direct tout en instaurant un contrôle par les résultats encore plus contraignant.

Le système ne reste pas figé. Il mute, il se transforme, il intègre certaines revendications pour mieux perpétuer sa logique profonde. Cette plasticité le rend difficile à combattre : dès qu’on croit avoir identifié le problème et trouvé une solution, le système a déjà évolué.

La captation des gains de productivité

La quatrième raison est la manière dont les gains de productivité sont distribués.

Depuis deux siècles, la productivité du travail a explosé. Un travailleur produit aujourd’hui bien plus qu’un travailleur du XIXe siècle. Cette augmentation aurait pu se traduire par une réduction massive du temps de travail, par une amélioration généralisée des conditions de vie.

Elle s’est traduite en partie par là : le niveau de vie moyen a augmenté, le temps de travail a diminué (de 3000 heures par an au XIXe siècle à environ 1600 aujourd’hui en France). Mais une part considérable de ces gains a été captée par les détenteurs du capital. Les écarts de richesse se sont creusés. Les actionnaires exigent des rendements toujours plus élevés. La logique du profit absorbe les gains de productivité.

Cette captation maintient la pression sur les travailleurs. Au lieu de travailler moins pour produire autant, on leur demande de produire toujours plus. Les machines, l’informatique, l’automatisation auraient pu libérer du temps. Elles ont surtout permis d’intensifier le travail.

L’absence d’alternative visible

La cinquième raison est l’absence d’alternative clairement formulée et largement partagée.

Pendant une partie du XXe siècle, le modèle soviétique a semblé offrir une alternative. Mais ce modèle s’est révélé totalitaire, inefficace, et il s’est effondré. Depuis, aucun autre modèle global ne s’est imposé comme crédible.

Les critiques du productivisme existent, nombreuses et documentées. Mais elles peinent à se traduire en projet collectif mobilisateur. Que proposer à la place ? Comment organiser la production autrement ? Comment répartir les richesses différemment ? Ces questions restent largement ouvertes, débattues, conflictuelles.

En l’absence d’alternative claire, le système actuel se maintient par défaut. Même ceux qui en souffrent ne voient pas toujours comment en sortir. Le réalisme semble imposer de s’adapter plutôt que de transformer.

Un système qui s’auto-légitime

Enfin, la sixième raison est la capacité du système à produire sa propre légitimité.

Le productivisme ne se présente pas comme un système d’exploitation. Il se présente comme un progrès, une modernisation, une nécessité économique. Les enclosures étaient justifiées par l’amélioration agricole. L’usine par le développement industriel. Le taylorisme par la science. Le néolibéralisme par la liberté et l’efficacité.

À chaque époque, un discours accompagne et justifie les transformations. Ce discours mobilise des valeurs positives : le progrès, la croissance, l’innovation, la compétitivité, la flexibilité. Il présente les évolutions comme inévitables, inscrites dans le sens de l’histoire.

Ce discours est relayé par les médias, les experts, les institutions éducatives, les responsables politiques. Il façonne le sens commun. Il rend difficile de penser autrement. Ceux qui résistent sont présentés comme archaïques, passéistes, irréalistes.

Une continuité fragile

Le productivisme perdure donc pour des raisons multiples et entrelacées : logique systémique de compétition, fragmentation des résistances, adaptation permanente, captation des gains de productivité, absence d’alternative visible, auto-légitimation du système.

Mais cette continuité n’est pas une fatalité. Elle repose sur des rapports de force, des choix politiques, des imaginaires collectifs. Elle peut être contestée, infléchie, transformée. Deux siècles de résistances n’ont pas renversé le système, mais ils l’ont contraint, limité, modifié. Les protections sociales, le droit du travail, les services publics n’existaient pas au XIXe siècle. Ils sont le fruit de luttes.

L’histoire du productivisme est aussi l’histoire des tentatives pour en limiter les effets destructeurs. Comprendre pourquoi le système perdure, c’est se donner les moyens de mieux identifier les moyens possibles de transformation.


Crédit photo : Pixabay vannham