Comment la laideur ordinaire prend ses aises
Je passe très régulièrement au lieu-dit « Pont de Saint-Pons », qui se trouve sur un axe très fréquenté entre Aix-en-Provence et Ventabren. À chaque fois, je suis plombée par le spectacle qu’offre une partie du lieu. Une forme de laideur qui ne cesse de se déployer, un délaissement absolu, alors que l’endroit disposait d’un potentiel esthétique fort : un pont classé monument historique, des bâtiments anciens. C’est pour cela, d’ailleurs, que le pont a servi de décor dans une scène du film Le Hussard sur le toit, en 1995.
Depuis plus de dix ans, des blocs de béton surmontés de panneaux en tôle — censés, j’imagine, sécuriser ou préparer de futurs travaux d’amélioration — sont toujours en place côté ouest. De l’autre côté du pont, côté est, la vision est heureusement bien plus agréable, car les bâtiments du même style ont été rachetés et restaurés impeccablement.
Autour du segment problématique, les abords de la route baignent dans le trash : déchets, tags sur de petits édifices en ruine et sur des panneaux plus ou moins déglingués, une végétation en fouillis qui survit malgré les gaz d’échappement.
Ça fait un moment que je songeais à faire des recherches pour savoir quelle est la cause de cet état d’abandon. J’avais ma petite idée : les politiques néolibérales menées depuis des décennies de réduction des moyens alloués aux services publics. J’ai finalement creusé la question, et j’ai constaté qu’elle tient surtout à la manière dont l’action publique est organisée, ou pas, dans la durée, et à la valeur donnée à tel ou tel espace.
Un lieu que plus personne ne semble gérer
Un bord de route comme celui-ci dépend de plusieurs acteurs à la fois : la commune, l’intercommunalité, le département pour la route, parfois l’État pour certaines règles. Le sociologue Patrick Le Galès a bien montré à quel point l’action publique est aujourd’hui fragmentée entre ces niveaux.
Ça ne veut pas dire que rien n’est jamais entretenu. Récemment, du côté de Tallard, dans les Hautes-Alpes, j’ai vu des agents de la DIR ( Direction interdépartementale des routes) Méditerranée nettoyer le bord d’un rond-point tout juste créé. Ce lieu-là est encore suivi de près, parce qu’il vient d’être livré et que quelqu’un s’en sent encore responsable.
Mais avec le temps, ce suivi s’effiloche. Un lieu ancien, sans actualité, sans travaux en cours, finit par sortir du champ de vision de tous les acteurs à la fois. Chacun suppose, implicitement, que ce n’est plus vraiment de son ressort. Résultat : personne ne décide activement d’abandonner un tel lieu. Mais personne, non plus, ne décide de continuer à s’en occuper.
Des lieux qu’on ne considère jamais vraiment
L’urbaniste italien Bernardo Secchi a travaillé sur ces zones qu’il appelle « intermédiaires » : ni centres urbains valorisés, ni campagnes identifiées. Des bords de route, des entrées de ville, des zones de passage.
On y circule tous les jours, mais on ne les pense jamais comme des lieux à part entière. Ils sont conçus pour qu’on les traverse, pas pour qu’on s’y arrête. Et cette absence de conception dès le départ pèse lourd quand vient le moment de les entretenir : un espace qu’on n’a jamais pensé comme un lieu, on ne pense pas non plus à le suivre dans le temps.
Le provisoire qui dure
Une installation est posée pour une situation temporaire — ici, des blocs de béton et des panneaux en tôle, censés sécuriser des travaux à venir. Puis le temps passe. Le projet n’avance pas, ou change, ou disparaît (il était question à une époque de créer un autre pont plus adapté aux besoins de circulation actuelle). Mais l’installation reste. Elle devient un élément du paysage, sans jamais avoir été prévue pour ça.
Il faut noter que, côté est, les bâtiments du même style ont été rachetés et restaurés ; et les abords de la route sont gérés. Ce qui prouve que le problème n’est pas l’ensemble du lieu, mais l’absence de décision depuis des lustres sur une partie précise.
Cette absence de décision n’est pas non plus une question de budget inexistant. Les moyens existent, mais ils sont orientés vers les centres-villes, les projets visibles, les aménagements qui comptent politiquement. Un bord de route qui fonctionne, même mal, ne devient jamais une urgence, et un lieu laissé à l’abandon continue de se dégrader tant que personne ne s’en soucie.
Et donc, l’environnement de ce pont est ainsi à l’abandon parce qu’il ne dépend clairement de personne, parce qu’une solution provisoire n’a jamais été remplacée, et parce que les moyens vont ailleurs.
Rien de tout ça ne changera tant que ça reste la rogne de quelques personnes dans leur voiture respective. La question, ce n’est plus pourquoi ce lieu est resté ainsi. C’est ce qu’il faudrait pour que quelqu’un, quelque part, décide que ça ne peut plus durer.
Ce pourrait être par exemple dans une logique bien de notre époque, un fonds de placements financiers qui investisse dans les bâtiments XVIIIe pour en faire un hôtel 5 étoiles…
Références :
Bernardo Secchi, Première leçon d’urbanisme, Éditions Parenthèses, 2006.
L’urbaniste italien y décrit ces espaces « intermédiaires » — ni centres-villes valorisés, ni campagnes identifiées — comme les bords de route ou les entrées de ville. Utile pour comprendre pourquoi certains lieux sont conçus pour être traversés, jamais pensés comme de vrais endroits à habiter.
Pierre Lascoumes & Patrick Le Galès, Sociologie de l’action publique, Armand Colin, coll. « 128 Sociologie », 2e éd. 2012 (3e éd. 2026).
Ce livre montre comment l’État et les collectivités se partagent (ou se renvoient) les compétences, et pourquoi certains territoires finissent par « ne dépendre de personne ». Il éclaire directement l’idée d’un lieu que plus personne ne suit parce que l’action publique est fragmentée.
Augustin Berque, Les Raisons du paysage, Hazan, 1995.
Berque explique que le paysage n’existe pas tout seul : il naît quand une société regarde son environnement avec une intention, des mots, des images, des jardins. Le texte montre ce qui manque au Pont de Saint-Pons pour devenir un paysage : une relation, un soin, une attention collective.
Éric Chauvier, Contre Télérama, Éditions Allia, 2011.
Petit pamphlet écrit par un anthropologue qui vit en zone périurbaine et qui s’insurge contre le mépris de classe déguisé en jugement esthétique (« la France moche »). Il aide à nuancer l’indignation devant la laideur ordinaire et à se demander : qui décide de ce qui est beau ou laid, et pourquoi ?
Michel Lussault, L’Homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2007 ; et Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017.
Le géographe y défend l’idée que les lieux ne sont pas donnés, mais construits socialement et politiquement. Sa notion de « commun spatial » (partager un lieu, en faire un espace de vie) rejoint l’appel final : ce qui manque, c’est quelqu’un qui assume que ce bord de route est un lieu à habiter, pas seulement à traverser.
François Bon, Outre-lande, Éditions Verticales, 2004 (et le site tierslivre.net).
Écrivain attentif aux marges, aux friches, aux vies discrètes de la France contemporaine. Son écriture, sobre et précise, donne à voir le « malheur ordinaire » sans pathos, et montre que ces lieux délaissés sont aussi des territoires de littérature et de pensée.






