Femme lisant un journal

Liberté d’informer et clause de confidentialité : le super oxymore du journalisme

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Suite au visionnage de la vidéo de reporter sans frontières intitulée « La loi du silence : Ces clauses qui font taire les journalistes » qui m’a désolée au plus haut point,  j’avais envie de  vous proposer ici une synthèse de ma recherche sur les clauses de confidentialité dans les contrats des journalistes en France. Histoire aussi de contribuer à l’exposition de ce genre de problématique dont les conséquences sont gravissimes pour les journalistes empêchés de travailler normalement et invités à s’autocensurer et nous, citoyens, qui ne pourrions plus être informés de toutes les pratiques susceptibles de nous nuire. 

La concentration des médias, le nœud du problème

Dès le début du XIXᵉ siècle, on observait déjà les prémices d’une concentration de la production médiatique autour d’une entité comme Havas une agence de presse fondée en 1835. En seulement 25 ans, de 1832 à 1857, Havas a éliminé tous ses concurrents et acquis une position de monopole. Le système qui associait information et publicité était particulièrement efficace, et a permis l’émergence de journaux bon marché. Le problème c’est que la presse est devenue économiquement dépendante des annonces publicitaires pour continuer à exister.

A la fin du XXe siècle, dans les années 80 sous l’impulsions de politiques néo-libérales, des acteurs comme Vivendi, ainsi que, plus tard, Bouygues et le groupe Bolloré, se sont imposés sur le paysage médiatique en accumulant titres de journaux, chaînes de télévision et plateformes numériques.

Ce processus, qui traduit la mainmise de ces conglomérats sur une large partie de la presse écrite, audiovisuelle et numérique, a naturellement conduit à la mise en place de clauses destinées à protéger des informations internes ou stratégiques.

Ces clauses ont pour but de préserver des données sensibles concernant l’organisation interne – qu’il s’agisse de tensions au sein des rédactions, de pressions sur des choix éditoriaux ou de décisions économiques telles que des rachats de titres ou des suppressions de postes – éléments qui, s’ils étaient rendus publics, pourraient nuire à l’image et aux intérêts des groupes de presse.

Libres de ne pas enquêter…

Le cœur du journalisme repose sur le devoir d’information, qui impose aux journalistes de rapporter des faits d’intérêt général avec honnêteté et objectivité. Ce devoir, fondé sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et formalisé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, ainsi que par diverses chartes déontologiques élaborées notamment par le Syndicat national des journalistes dans les années 1970, est indispensable pour une démocratie saine.

Pourtant, en imposant des restrictions sur la capacité des journalistes à dévoiler des informations internes – que ce soit des décisions stratégiques prises en coulisses ou des choix éditoriaux imposés par des intérêts commerciaux – ces clauses risquent de vider le journalisme de sa fonction critique. En conséquence, la transparence est compromise, et le public se voit privé d’un accès complet à l’information.

La difficile remise en question de ces clauses…limites abusives

Bien que pour le moment, aucun procès majeur n’ait été intenté pour l’abus de ces clauses de confidentialité, elles ont souvent été évoquées dans le cadre de contentieux plus larges portant sur la liberté d’expression et le droit à l’information. De nombreux acteurs du monde médiatique, dont des associations comme Reporters sans frontières, le Média Off Investigation et divers syndicats, dénoncent régulièrement ces restrictions. Ils y voient une entrave à la liberté d’enquête et un risque pour la transparence qui devrait caractériser toute démocratie.


Tout cela pour dire que les clauses de confidentialité, nées de la concentration des médias et utilisées pour protéger des intérêts économiques et stratégiques de grands groupes industriels et de milliardaires, représentent aujourd’hui une véritable menace pour la démocratie. En bridant la liberté d’enquête, elles compromettent le devoir d’information et favorisent un climat de méfiance voire de défiance, propice aux théories complotistes.


Reporters sans frontières. La loi du silence : Ces clauses qui font taire les journalistes

Crédit photo : Tima Miroshnichenko. Pexel.