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Contenus toxiques sur internet : ce qui se passe dans notre tête


Dans un précédent texte, j’avais décrypté la façon dont certains youtubeurs présentent les choses, leur posture, leurs procédés rhétoriques, la manière très efficace dont ils captent et fidélisent une audience. Dans ce nouveau texte, je vous propose de changer de focale : non plus d’analyser ces chaînes, mais d’observer ce qui se passe dans notre tête quand nous les regardons.


Nos deux modes de pensée — et celui que les contenus toxiques veulent capter

Le psychologue Daniel Kahneman a distingué deux modes de raisonnement : un système rapide, intuitif, automatique et un système lent, délibératif, coûteux en énergie. Le premier réagit aux émotions, aux visages, aux récits. Le second vérifie, compare, nuance. Les contenus conçus pour capter l’attention s’adressent presque exclusivement au premier. Ceci parce qu’en conditions normales, tout le monde fonctionne d’abord en mode automatique.

Un ton chaleureux, un décor naturel, une voix posée qui exprime ce que nous ressentons depuis longtemps (colère, indignation, impuissance…) : notre cerveau se dit : « ok, terrain familier » avant même que nous ayons évalué le moindre argument. C’est neurologique, pas une question de niveau culturel ou intellectuel, n’en déplaise aux cérébraux…


Le besoin de clore le débat : quand l’incertitude devient insupportable

Le psychologue Arie Kruglanski a théorisé le besoin de clôture cognitive — autrement dit, le besoin de clore le débat plutôt que de rester dans l’incertitude : face à l’ambiguïté, le cerveau cherche activement une réponse ferme, même imparfaite.

Sylvain Delouvée et Nicolas Gauvrit, dans Des têtes bien faites (PUF, 2019), montrent comment ce mécanisme ouvre la porte aux croyances non vérifiées et au complotisme. Ce besoin s’intensifie sous l’effet du stress, de la fatigue ou du sentiment de perte de contrôle.

Les contenus complotistes ou sectaires répondent précisément à ce besoin. Ils activent aussi ce que le psychologue et chercheur Pascal Wagner-Egger identifie comme les biais cognitifs caractéristiques du complotisme : le biais de confirmation — on retient ce qui confirme ce qu’on pense déjà —, le biais de proportionnalité — un grand événement doit avoir une grande cause —, et le biais d’intentionnalité — derrière tout phénomène, quelqu’un a forcément voulu quelque chose. Ces biais sont universels : ils ne signalent pas un manque d’intelligence, ils font partie du fonctionnement normal de tout cerveau humain.

Ce n’est donc pas la vérité de l’explication qui séduit ; c’est son caractère rassurant face au chaos. Une mauvaise réponse soulage souvent mieux qu’une bonne question ouverte.


La fatigue cognitive : le moment où on baisse la garde

Toute décision mentale consomme de l’énergie. Les chercheurs en psychologie sociale ont montré que notre capacité à évaluer de manière critique un contenu diminue sensiblement en fin de journée, après une période de surcharge informationnelle ou en état de stress. Ce n’est pas un manque de volonté : c’est une limite physiologique.

Les algorithmes des plateformes n’ignorent pas ce phénomène. Ils savent quand on regarde, combien de temps, à quel rythme on fait défiler. Ils optimisent pour capter notre attention aux moments où notre système de vérification est le moins actif.


Ce que nous pouvons faire concrètement

La vigilance mentale ne consiste pas à tout vérifier tout le temps car c’est épuisant et contre-productif. Elle consiste à se poser trois questions simples avant de poursuivre ou de partager un contenu.

La première : « Ce que j’entends ici, un chercheur, un journaliste d’investigation ou un expert du domaine le confirme-t-il quelque part — dans un article, un ouvrage, une enquête accessible ?

La deuxième : certains contenus se protègent d’avance contre toute contradiction — « ceux qui doutent de cette théorie n’ont pas encore ouvert les yeux », « si vous critiquez, c’est que vous dormez encore ». C’est le signe d’une boucle fermée, pas d’une argumentation. On peut se demander : ce contenu cite-t-il des sources que l’on peut vérifier soi-même ? Accepte-t-il d’être contredit ?

La troisième : « Dans quel état suis-je en ce moment ? ». Si on est fatigué, en colère ou anxieux, c’est précisément le moment où ces contenus sont les plus efficaces. Être conscient de nos états psychiques négatifs suffit parfois à reprendre de la distance (comme nous le suggérait Simone Weil).

Ces questions ne font pas de nous des sceptiques hermétiques à toute information, loin de là ! Elles nous permettent de choisir ce que nous laissons entrer dans notre esprit. Ce que, bien sûr, ces contenus toxiques ne souhaitent pas que nous fassions…

Muriel Agnès Pineau.


Pour aller plus loin :

Daniel Kahneman : Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.

Arie Kruglanski : The Psychology of Closed Mindedness, Psychology Press, 2004.

Sylvain Delouvée et Nicolas Gauvrit : Des têtes bien faites. Défense de l’esprit critique, PUF, 2019.

Pascal Wagner-Egger : Psychologie des croyances aux théories du complot. Presses Universitaires de Grenoble. 2021.



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