Hannah Arendt jeune

Quelques penseurs critiques de John Locke sur la propriété

La pensée de John Locke a profondément marqué la philosophie politique moderne. En fondant la liberté sur la propriété, il a ouvert la voie au libéralisme et à l’individualisme qui structurent encore nos sociétés contemporaines.

Mais cette conception, présentée comme universelle et émancipatrice, a été l’objet de nombreuses critiques. Plusieurs penseurs ont cherché à en dévoiler les limites, voire les contradictions : comment une théorie née pour défendre la liberté peut-elle aussi justifier l’inégalité, l’exploitation ou la colonisation ?

Du XIXᵉ au XXᵉ siècle, des auteurs ont proposé des lectures différentes de Locke, mettant en lumière les aspects idéologiques, économiques et politiques de sa théorie de la propriété.


Marx

Pour Marx, la théorie développée par Locke de la propriété reflète la vision du monde de la bourgeoisie montante. En liant le droit de propriété au travail individuel, Locke donne une apparence naturelle et juste à l’appropriation privée des richesses. Mais, dans le système capitaliste, ce principe sert surtout à légitimer le fait que les propriétaires s’approprient le fruit du travail d’autrui. Ainsi, sous couvert de défendre la liberté, Locke fournit en réalité une justification idéologique à l’exploitation économique.

Illustration : au XIXᵉ siècle, dans les manufactures anglaises, les ouvriers produisent la richesse mais n’en possèdent rien ; leur travail, pourtant censé fonder la propriété selon Locke, profite aux capitalistes. Marx voit là la contradiction fondamentale entre la théorie et la réalité.

Crawford Brough Macpherson

Crawford Brough Macpherson, professeur de science politique canadien, a parlé d’un « individualisme possessif » : selon lui, Locke définit l’individu comme propriétaire de lui-même. Sa liberté consiste avant tout à disposer de son corps, de son travail et de ses biens comme d’une propriété privée. Dans cette logique, les rapports sociaux se réduisent à des échanges entre propriétaires, et la société devient un ensemble d’intérêts individuels en concurrence plutôt qu’un espace de solidarité commune.

Exemple : cette logique se retrouve dans la société libérale moderne où la réussite personnelle et la propriété individuelle sont souvent valorisées plus que les biens communs ou la coopération sociale (comme l’accès à la santé, à l’éducation ou à l’environnement).

Hannah Arendt

Hannah Arendt, a souligné que Locke réduisait la liberté politique à la protection des possessions et des intérêts matériels.

Pour Locke, la liberté ne consiste pas surtout à participer à la vie collective ou à prendre part aux décisions politiques, mais à garantir que chacun puisse jouir de ses biens et de son travail. Autrement dit, la liberté devient avant tout une question économique, centrée sur la propriété, plutôt qu’une véritable liberté civique ou collective.

Exemple concret : Arendt voyait dans cette conception une origine de la passivité politique moderne. Dans les sociétés libérales, beaucoup de citoyens se contentent de défendre leur confort matériel et leur sécurité privée, sans chercher à prendre part aux décisions collectives. Cette attitude, pour elle, marque le recul de la liberté véritable, celle qui s’exerce dans l’action et la participation au monde commun.

James Tully ou Barbara Arneil

Enfin, des historiens du colonialisme, comme James Tully ou Barbara Arneil, ont montré que la philosophie de Locke pouvait servir à justifier la colonisation.

Selon Locke, la propriété naît du travail : les terres « non cultivées » ou exploitées selon des méthodes différentes de celles des Européens ne donnaient pas de droits légitimes à leurs habitants. Cette idée a été utilisée pour légitimer l’expropriation des populations autochtones et l’installation de colons européens, au nom de la raison et de la civilisation, donnant ainsi une justification théorique à la conquête et à la domination coloniale.

Illustration : en Amérique du Nord, les colons anglais ont considéré les terres des peuples amérindiens comme « vides » parce qu’elles n’étaient pas exploitées selon les critères agricoles européens — un raisonnement directement inspiré de la pensée lockéenne.

Ainsi, des auteurs majeurs ont mis en évidence la contradiction entre l’universalisme que Locke proclamait et les rapports de domination que sa pensée a pu soutenir.