Dépossession, compétition, isolement
Au terme de ce parcours historique, du XVIe siècle à nos jours, un constat s’impose : au-delà des transformations techniques, économiques et sociales, le productivisme repose sur des mécanismes qui se répètent et se renforcent d’une époque à l’autre. Ces mécanismes forment un système cohérent qui produit, depuis deux siècles, les mêmes effets sur les travailleurs.
La dépossession progressive
Le premier mécanisme, fondateur, est la dépossession. Elle prend des formes différentes selon les époques, mais suit une logique constante : retirer aux travailleurs le contrôle sur les conditions de leur travail et de leur existence.
Au XVIe siècle, les enclosures dépossèdent les paysans de leurs terres communes et de leurs droits d’usage. Ils perdent leur autonomie matérielle, leur capacité à subvenir à leurs besoins sans dépendre d’un employeur.
Au XIXe siècle, l’industrialisation dépossède les artisans et ouvriers de leur savoir-faire. Les machines imposent leur rythme et leur logique. L’ouvrier ne maîtrise plus le processus de production, il en devient un rouage interchangeable.
Au XXe siècle, le taylorisme et le fordisme poussent cette logique à son terme : même les gestes sont définis de l’extérieur, chronométrés, optimisés. L’ouvrier ne doit plus réfléchir, seulement exécuter.
Au XXIe siècle, la dépossession se poursuit sous de nouvelles formes. Les algorithmes décident qui travaille, quand, pour quel prix. Les objectifs sont fixés sans consultation. Les procédures dictent chaque action. Le travailleur n’a plus prise sur son activité, il subit des injonctions qu’il ne comprend pas toujours et qu’il ne peut pas discuter.
Cette dépossession n’est jamais totale – les travailleurs trouvent toujours des marges de manœuvre, des ruses, des résistances – mais elle constitue une tendance lourde, constamment réaffirmée.
La compétition permanente
Le deuxième mécanisme est la compétition généralisée comme principe organisateur de l’économie et du travail.
Dès les enclosures, la logique est claire : les propriétaires transforment les terres en pâturages pour produire de la laine destinée à des marchés en expansion. Celui qui ne suit pas cette logique de rentabilité est éliminé.
Au XIXe siècle, les entreprises industrielles se livrent une concurrence féroce. Pour survivre, elles doivent produire toujours plus, toujours moins cher. Cette pression se répercute directement sur les travailleurs : salaires réduits, horaires allongés, cadences accélérées.
Au XXe siècle, la compétition s’intensifie et se mondialise. Les entreprises se comparent, se font la guerre sur les prix. Les délocalisations commencent dès que les coûts salariaux deviennent « trop élevés » quelque part.
Au XXIe siècle, la compétition devient totale. Elle oppose non seulement les entreprises entre elles, mais aussi les travailleurs entre eux, y compris au sein d’une même entreprise. Les objectifs individualisés, les évaluations permanentes, les classements créent une guerre de tous contre tous. Le travailleur français est en concurrence avec le travailleur chinois, le salarié avec le précaire, le jeune avec le senior, l’auto-entrepreneur avec tout le monde… 🙁
Cette compétition pousse structurellement vers le bas : baisse des coûts, donc baisse des salaires, donc augmentation de la pression sur le travail.
L’isolement et la destruction des collectifs
Le troisième mécanisme est la destruction des solidarités et l’atomisation des travailleurs.
Les enclosures brisent les communautés paysannes qui vivaient et travaillaient ensemble sur les terres communes. Les paysans expropriés deviennent des individus isolés, en concurrence pour trouver du travail.
Au XIXe siècle, les ouvriers reconstituent des solidarités dans les usines et les quartiers ouvriers. Ils créent des syndicats, des mutuelles, des coopératives. Les patrons s’y opposent violemment : interdictions, licenciements, répressions. Le collectif est perçu comme une menace.
Au XXe siècle, le fordisme organise le travail de manière à limiter les interactions. Chacun à son poste, sur la chaîne, sans possibilité de parler. L’individualisation des salaires et des primes affaiblit les solidarités.
Au XXIe siècle, cette atomisation atteint un sommet. Le travailleur de plateforme est seul face à son application. Les open spaces créent une proximité physique sans lien réel. Le télétravail isole encore davantage. Les collectifs de travail, ces espaces où l’on discute, où l’on s’entraide, où l’on résiste ensemble, sont méthodiquement démantelés.
Cette destruction des collectifs n’est pas un effet secondaire. Elle est recherchée : un travailleur isolé est plus vulnérable, plus malléable, moins capable de résister.
La cadence imposée de l’extérieur
Le quatrième mécanisme est l’imposition d’un rythme de travail qui échappe totalement au contrôle des travailleurs.
Avant les enclosures, le paysan travaillant sur les terres communes avait une certaine maîtrise de son temps. Les rythmes étaient ceux des saisons, de la météo, des besoins de la communauté.
Avec l’usine du XIXe siècle, le rythme est imposé par la machine et par l’horloge. L’ouvrier doit suivre la cadence de la machine à vapeur, du métier à tisser. Le temps de travail devient rigide, implacable.
Au XXe siècle, la chaîne de montage fordiste radicalise cette logique. La vitesse de la chaîne dicte le rythme. L’ouvrier doit suivre, sans répit, sans possibilité de ralentir.
Au XXIe siècle, ce sont les algorithmes qui imposent la cadence. Le livreur doit effectuer tant de courses par heure. L’employé de centre d’appel doit traiter tant d’appels. L’infirmière doit voir tant de patients. Les objectifs chiffrés, les tableaux de bord, les indicateurs de performance créent une pression permanente pour aller toujours plus vite.
Cette accélération constante épuise les corps et les esprits. Elle ne laisse pas le temps de la réflexion, de la coopération, du soin. Elle transforme le travail en course perpétuelle.
Le profit comme logique dominante
Le cinquième mécanisme, qui englobe et explique les quatre autres, est la priorité absolue donnée au profit sur tous les autres critères.
Les enclosures se font au nom de la rentabilité : élever des moutons rapporte plus que laisser des paysans cultiver pour leur subsistance.
L’usine du XIXe siècle exploite sans limite parce que c’est rentable : faire travailler des enfants douze heures par jour coûte moins cher que d’embaucher des adultes à plein temps.
Le fordisme accélère les cadences parce que c’est rentable : plus la production est rapide, plus les profits sont élevés.
Le néolibéralisme délocalise, précarise, atomise parce que c’est rentable : supprimer un CDI pour le remplacer par trois CDD réduit les coûts.
À chaque époque, la même logique : tout ce qui augmente le profit est justifié, tout ce qui le réduit doit être éliminé. Les besoins humains – santé, repos, dignité, liens sociaux – ne sont pris en compte que s’ils ne contredisent pas l’impératif de rentabilité, ou si des luttes sociales imposent des limites.
Cette logique n’est pas portée uniquement par la cupidité individuelle des patrons. Elle est structurelle : dans un système de concurrence généralisée, l’entreprise qui ne maximise pas ses profits est éliminée par celles qui le font. Le système se reproduit donc de lui-même, indépendamment des intentions des acteurs.
Un système qui se renforce
Ces cinq mécanismes ne sont pas juxtaposés. Ils forment un système cohérent qui se renforce.
La compétition justifie la dépossession (il faut être « efficace »). La dépossession facilite l’imposition des cadences (puisque les travailleurs ne contrôlent plus leur activité). L’isolement empêche la résistance collective. Et le tout est légitimé par l’impératif du profit.
Ce système produit des effets humains désastreux, documentés à chaque époque : épuisement physique, maladies professionnelles, souffrances psychiques, vies brisées. Mais il continue. Pourquoi ?
[→ Conclusion : Pourquoi ce système continue malgré les résistances]
Crédit photo Aritro Sorker Arpon. Pexels.
